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À COMPLÉTER : Source — licence
La notice que l’Encyclopædia Britannica consacre au craps tient en quelques paragraphes. On y lit de quel jeu il descend, dans quel milieu il s’est formé, qui lui a donné sa table. Un nom n’y figure pas : Bernard de Marigny. L’aristocrate louisianais qui aurait rapporté le jeu de Londres en 1805, puis fixé le chiffre gagnant à sept, revient pourtant dans les histoires du craps publiées par les sites de casino et dans les encyclopédies collaboratives. Le récit d’origine du craps le plus repris est absent de l’endroit où l’on irait le vérifier. À sa place, on trouve une autre histoire, plus courte et moins flatteuse.
D’où vient le jeu que le craps a remplacé ?
Le craps descend d’un jeu de dés anglais, le Hazard. La même source le fait remonter au moins au XIIIᵉ/sup> siècle et le dit « immensément populaire » dans l’Europe médiévale.
Vers 1390, Geoffrey Chaucer l’installe dans le Conte du Pardonneur. Le prédicateur y interdit le jeu d’argent en une formule brutale : « Hasard is verray mooder of lesynges » — le Hazard est la vraie mère des mensonges, des tromperies, des parjures, du blasphème, du meurtre, du gaspillage du bien et du temps. La scène ne se passe pas dans une taverne anglaise, comme on le lit souvent, mais en Flandre. Chaucer ne peint pas une ambiance : il dresse un réquisitoire.
Le nom lui-même résiste. On le rattache d’ordinaire à l’arabe al-zahr, « le dé ». Britannica écrit que cette origine est possible, non qu’elle est établie. L’Online Etymology Dictionary va plus loin : le mot zahr est absent des dictionnaires d’arabe classique, ce qui rend la filiation douteuse. Une seconde piste circule chez les médiévistes : le jeu aurait pris son nom du siège d’une place forte, El Azar, pendant la première croisade. Les travaux qui la rapportent commencent par écrire que l’origine du jeu n’est pas connue.
Le saviez-vous ?
Les règles du Hazard n’ont pas été stables, et les descriptions ne s’accordent pas. Britannica situe le nombre de référence — le main — entre cinq et neuf. Une étude universitaire de 2023, qui relit Cotton page par page, le donne entre quatre et neuf pour l’édition de 1674. La phrase de Cotton citée à l’appui énumère bien quatre, cinq, six, sept, huit, neuf et dix — mais comme chances possibles, pas comme mains. Le désaccord n’est pas tranché.
Comment se jouait le Hazard ?
En 1674 paraît The Compleat Gamester, attribué à Charles Cotton. L’entrée consacrée au Hazard court sur six pages. C’est la description la plus détaillée dont on dispose, et elle décrit un jeu de pari : un seul joueur lance, tous les autres misent contre lui.
Le lanceur — le caster — ne choisit pas son nombre. Il l’obtient en lançant deux dés, jusqu’à tomber sur une valeur admise. Ce nombre devient son main. Le lancer suivant décide de presque tout. S’il retombe sur une combinaison qui « nicke » le main, il rafle la mise. S’il amène deux as ou un as et un deux — les crabs —, il perd. Sinon, le nombre obtenu devient sa chance, et il relance jusqu’à ce que la chance revienne, auquel cas il gagne, ou que le main sorte, auquel cas il perd.
Cotton ne cache pas ce qu’il pense du jeu. Il le tient pour le plus ensorcelant qui se joue aux dés, parce qu’un homme qui s’y met ne sait plus s’arrêter. Il ferme son chapitre sur un avertissement : heureux celui qui s’en est détaché à temps, plus heureux encore celui qui n’en a jamais entendu le nom.
Certainly Hazzard is the most bewitching Game that is plaid on the Dice; for when a man begins to play he knows not when to leave off.
Charles Cotton, The Compleat Gamester, 1674, p. 172
Ces règles n’ont pas empêché le jeu de s’imposer. Dans son History of Gambling in England (1898), l’historien John Ashton range le Hazard parmi les jeux de dés du XVIIᵉ/sup> siècle et le désigne comme celui auquel on jouait le plus couramment. Le vocabulaire suit : le Middle English Dictionary atteste que sis and cink, six et cinq, désignait un coup chanceux.
Une expression qu’on rattache souvent au jeu résiste, elle, à la vérification. « At sixes and sevens » signifie aujourd’hui « en désordre ». Ce sens est tardif. À l’origine, d’après l’Oxford English Dictionary, la formule désignait le fait de risquer toute sa fortune ou d’agir sans souci des conséquences. Quant au lien avec le jeu de dés, les éditeurs critiques de Chaucer le présentent comme une présomption, pas comme un fait.
Origine du craps : que disent les sources ?
Le passage du Hazard au craps est acquis sur un point : le nom. Les lancers perdants, 1-1 et 1-2, s’appelaient crabs ; le mot est devenu craps.
Pour le reste, la notice de Britannica sur le craps raconte une autre histoire que celle qui circule. La forme privée du jeu, écrit-elle, s’est développée aux États-Unis au milieu du XIXᵉ/sup> siècle dans la population afro-américaine. Et l’auteur du bank craps, celui qui a conçu l’ancêtre de la disposition de table encore en usage dans les casinos, est un bookmaker et fabricant de dés américain, John H. Winn, vers 1910.
Ni Marigny, ni 1805, ni le main fixé à sept, ni la simplification par un aristocrate de retour de Londres. Le récit ne sort pas de nulle part pour autant : il circule dans les histoires populaires du jeu publiées au XXᵉ/sup> siècle, dont celle qu’Herbert Asbury fait paraître en 1938 et qu’il sous-titre lui-même « une histoire informelle du jeu en Amérique ». Ce que montre la comparaison, c’est que les notices encyclopédiques ne les ont pas suivies.
Reste la manière dont le récit voyage. La page qui l’énonce avec le plus de netteté, et qui porte une adresse universitaire, est un texte produit par une machine à partir d’une encyclopédie collaborative. Elle avertit en pied de page qu’elle peut être inexacte.
| Ce qu’on lit partout | Ce que portent les sources de référence | |
|---|---|---|
| Origine américaine | Marigny, La Nouvelle-Orléans, 1805 | Milieu du XIXᵉ/sup> siècle, population afro-américaine |
| Simplification | Le main fixé à 7 par Marigny | Aucune source recevable |
| Mise en forme du jeu de casino | Winn, 1907, « règles équitables » | Winn, vers 1910, bank craps et disposition de table |
Un dernier point mérite la même prudence. On répète que les soldats américains ont répandu le craps dans le monde pendant la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est établi tient à moins : en 1945, un éditeur militaire publie Scarne on Dice, manuel destiné aux soldats et marins qui jouaient au craps. Le jeu était donc pratiqué sous l’uniforme. Sa diffusion mondiale par cette voie reste, elle, une supposition.
✓ À retenir
Le Hazard est attesté au moins depuis le XIIIᵉ/sup> siècle et reste, au XVIIᵉ/sup>, le jeu de dés le plus pratiqué en Angleterre. Le craps en tire son nom, par les lancers perdants appelés crabs. Sa forme américaine s’est constituée au milieu du XIXᵉ/sup> siècle dans la population afro-américaine, et John H. Winn lui a donné sa table vers 1910.
Que reste-t-il du Hazard ?
Des textes, d’abord. Un réquisitoire de Chaucer, six pages de Cotton, une notice d’Ashton, deux entrées de dictionnaire. De quoi reconstituer un jeu, son vocabulaire et la réprobation qui l’accompagnait.
Manque une chose : la raison de sa disparition. Le Hazard serait mort de sa complexité — l’explication est commode, elle boucle le récit, et aucune des sources consultées ne l’écrit. Ce qu’on peut suivre, en revanche, c’est le déplacement des mots : crabs devient craps, la chance reste, le main disparaît. Un jeu s’efface, son lexique passe à un autre.
Reste alors la question que ce dossier laisse ouverte, et qui vaut au-delà du craps : pourquoi une histoire sans source circule-t-elle mieux qu’une histoire documentée ? Celle de Marigny a un personnage, une date, une ville et un geste. Celle des sources n’a qu’un milieu, une décennie approximative et un fabricant de dés.
En résumé
Le récit d’origine du craps le plus repris — un aristocrate louisianais rapportant le Hazard de Londres en 1805 et fixant le chiffre gagnant à sept — vient des histoires populaires du jeu, pas des notices de référence. L’Encyclopædia Britannica situe la formation du jeu américain au milieu du XIXᵉ/sup> siècle, dans la population afro-américaine, et attribue le bank craps à John H. Winn vers 1910. Le Hazard, lui, est documenté : Chaucer vers 1390, Cotton en 1674, Ashton en 1898.
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