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Ouvrez la notice du mot « bluff » au Trésor de la langue française. Première ligne : 1840, jeux, poker, Balzac. Trois lignes plus bas, le mot anglo-américain dont il vient est daté, lui, de 1845 pour le nom du jeu et de 1879 pour la manœuvre. Le français arriverait donc avant l’anglais. Ce n’est pas une coquille. C’est ce que produit l’histoire des mots quand on la regarde de près. Des dates qui ne s’emboîtent pas. Des attestations reportées de seconde main. Des sens qui se croisent. L’origine des mots du poker se laisse dater : quatre d’entre eux sont entrés en français avec un millésime et une notice. Ce qu’il y a derrière ce millésime est une autre affaire.
Quand « bluff » est-il entré en français ?
La notice est brève et elle dit deux choses. Premier sens, 1840, dans le domaine des jeux et du poker, chez Balzac. Second sens, 1895, par extension, chez Paul Bourget dans Outre-mer. Entre les deux, cinquante-cinq ans pour passer de la table de cartes à tout le reste.
Un détail compte, et il tient dans une abréviation. Le TLFi écrit : « 1840 jeux (poker) Balzac d’apr. Lar. Lang. fr. ». Ce « d’après » signifie que la notice n’a pas localisé le passage. Elle le reprend d’un autre dictionnaire. La date est donnée, la page ne l’est pas.
Le Dictionnaire de l’Académie française tranche l’ordre des sens sans donner de dates. Le mot est emprunté de l’argot anglo-américain bluff, « jeu de poker », puis « action de tromper l’adversaire à ce jeu ». Le nom du jeu d’abord, la manœuvre ensuite.
Le verbe arrive plus tard. Bluffer est daté de 1884, de l’anglais nord-américain to bluff, mentir.
Le saviez-vous ?
La même notice du TLFi date l’attestation française de « bluff » en 1840. Les attestations américaines qu’elle recense sont postérieures : 1845 pour le nom du jeu, 1879 pour l’action de tromper l’adversaire, 1873 pour l’emploi étendu. Le français y précède l’anglais de cinq ans, et l’emploi figuré y précède le sens propre de six ans. Un dictionnaire enregistre ce qu’on a retrouvé, pas ce qui s’est dit.
D’où vient le mot « tilt » ?
La notice du TLFi donne deux dates et une seule filiation. En 1957, faire « Tilt », en parlant d’un billard électrique : allumer le mot tilt et stopper le jeu. La citation est tirée d’un ouvrage d’Henri Joubrel sur l’inadaptation des jeunes, paru cette année-là. En 1964, second sens : « frapper l’attention, produire soudainement beaucoup d’effet ».
L’origine est mécanique. Le français emprunte le mot inscrit sur les appareils à sous du type des billards électriques, celui qui s’allume quand on secoue la machine trop fort. Derrière, le verbe anglais to tilt — renverser, faire basculer — issu d’un vieil anglais tyltan.
Le poker n’apparaît nulle part dans cette notice. Ni dans la datation, ni dans l’étymologie, ni dans les exemples.
Et le sens français de 1964 est l’inverse de celui qu’on prête au mot aujourd’hui. Faire tilt, c’est comprendre d’un coup. Être en tilt, perdre son sang-froid, est un second emprunt, pris cette fois au jargon des joueurs anglophones. La notice ne le mentionne pas.
✓ À retenir
« Tilt » ne vient pas du poker. Le TLFi le date de 1957 et le fait venir du mot inscrit sur les billards électriques. Le sens français de 1964 — « faire tilt », comprendre d’un coup — est l’opposé du sens des joueurs, qui est un emprunt distinct et plus tardif.
Quelle est l’origine des mots du poker ?
Le mot poker lui-même est-il anglais ou français ? La notice ne tranche pas. Elle entre en français en 1855, comme nom d’un jeu de cartes américain, chez M. de Fontenay dans L’Autre monde. L’Académie française l’enregistre dans son édition de 1935.
Côté anglais, le TLFi le donne attesté depuis 1834 et le déclare d’origine obscure. Deux hypothèses se disputent la notice. Les Americanisms proposent le français poque, un jeu de cartes où l’on se sert de casiers appelés poques, apparenté au verbe poquer. Le NED et le DAE le rapprochent de l’allemand Poch, ou Pochspiel.
Le second renvoi mérite qu’on s’y arrête. La notice précise que ce Pochspiel allemand est le correspondant germanique du français poque. Les deux pistes rivales mènent au même jeu, par deux langues. Ce que le dictionnaire ne tranche pas, c’est laquelle a servi de relais vers l’américain.
La mention « d’origine obscure » n’est pas un aveu d’ignorance. C’est une catégorie de lexicographe. Elle signale que les hypothèses existent, qu’aucune ne s’impose, et que la notice les expose sans arbitrer.
Quand le poker a-t-il quitté la table de jeu ?
Le mot met quatre-vingts ans à devenir une métaphore.
1884 : il désigne aussi une réunion de quatre cartes de même valeur. La source est un Petit Traité du jeu de poker signé Laun. Le sens reste technique.
1921 : poker d’as, chez Giraudoux, dans Suzanne. 1932 : poker dice. Le mot essaime, sans quitter le jeu.
1936 : partie de poker, en parlant d’une situation conflictuelle très serrée et délicate. La citation est de Roger Martin du Gard. C’est le point de bascule. Le poker cesse de nommer ce qu’on fait autour d’une table pour nommer ce que font des gens qui n’en ont pas.
L’Académie a depuis inscrit l’emploi dans sa définition. Une partie de poker, écrit-elle, est une rencontre entre politiques, diplomates ou hommes d’affaires. Chacun y recourt au bluff pour intimider l’adversaire.
| Mot | Entrée en français | Première attestation | Ce que la notice ne dit pas |
|---|---|---|---|
| bluff | 1840 | Balzac, d’après le Larousse de la langue française | Où se trouve le passage |
| bluffer | 1884 | Relevé dans le TLFi | Quand le sens glisse vers l’audace |
| poker | 1855 | M. de Fontenay, L’Autre monde | Laquelle des deux origines a servi de relais |
| tilt | 1957 | H. Joubrel, sur l’inadaptation des jeunes | Quand « être en tilt » apparaît |
✓ À retenir
Quatre-vingts ans séparent l’entrée de « poker » en français (1855) de son emploi figuré (1936, chez Martin du Gard). Entre les deux : le carré de cartes en 1884, le poker d’as en 1921, le poker dice en 1932. Le mot a essaimé dans le jeu avant d’en sortir.
Les dictionnaires datent bien les entrées. Ils datent mal les sorties.
On sait quand bluff est arrivé, à cinq ans près et de seconde main. On ne sait pas quand il a cessé de vouloir dire tromper pour vouloir dire oser. On sait quand tilt a désigné un dispositif de blocage. On ne sait pas quand il a désigné un joueur hors de lui. Une notice enregistre le premier emploi retrouvé dans un texte imprimé. Le reste — l’usure, le glissement, la naturalisation — se passe dans la bouche des gens, où aucun lexicographe ne va.
Les dictionnaires datent bien les entrées. Ils datent mal les sorties.
En résumé
Quatre mots du poker sont datés par les dictionnaires français : bluff en 1840, poker en 1855, bluffer en 1884, tilt en 1957. Les notices donnent les dates d’entrée et laissent le reste ouvert. L’origine de « poker » reste disputée entre une piste française et une piste allemande, qui mènent au même jeu. Et « tilt » ne doit rien au poker, à rebours de ce qu’on répète. Ce que les dictionnaires ne savent pas dater, c’est le moment où un mot cesse d’être étranger.
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