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Le 24 novembre 1762, un homme de vingt-cinq ans rentre du théâtre et note sa soirée. Edward Gibbon n’a pas encore écrit une ligne de son histoire de Rome. Il a dîné au Cocoa Tree, club londonien réputé pour ses tables de jeu, il est allé voir The Spanish Friar, il est revenu. Ce qu’il consigne ce soir-là est la plus ancienne trace écrite du mot en anglais : vingt ou trente des premiers hommes du royaume, à de petites tables couvertes d’une serviette, au milieu d’un café, soupant d’un morceau de viande froide ou d’un sandwich, un verre de punch à la main. Rien, dans ce qu’il note, ne mentionne une partie de cartes. Gibbon ne s’étonne de rien. Le mot lui paraît courant. Et Lord Sandwich, l’homme dont le mets porte le nom, n’est pas dans la pièce.
Pourquoi la seule source de la légende ne nomme-t-elle personne ?
L’anecdote de la partie de vingt-quatre heures ne repose sur aucun témoignage anglais. Elle vient d’un livre français. Pierre-Jean Grosley, érudit de Troyes, passe quelques semaines à Londres en 1765, invité par la Royal Society. Il publie ses observations en 1770 sous le titre Londres. Un passage du premier tome s’ouvre sur la manie anglaise du jeu. Les Anglais, écrit-il, poussent cette passion à l’extrême ; on cite plusieurs lords très riches qu’elle a ruinés, et d’autres qui lui sacrifient leurs affaires, leur repos, leur santé. C’est au milieu de ce tableau qu’arrive la scène : « Un ministre d’Etat passa 24 heures dans un jeu public », vivant de « quelques tranches de bœuf grillé » qu’il se faisait servir « entre deux rôties de pain ». Le mets prit faveur pendant son séjour, ajoute-t-il, et reçut le nom du ministre qui l’avait imaginé.
Trois détails s’effacent quand l’histoire se raconte. Grosley ne nomme personne : il écrit « un ministre d’État ». Le bœuf est grillé, non froid — la viande froide, c’est Gibbon. Et le titre A Tour to London, sous lequel l’anecdote a fait le tour du monde, est celui du traducteur Thomas Nugent, en 1772. Grosley, lui, écrivait en français.
L’Oxford English Dictionary a fait de ce passage l’étymologie officielle du mot. Sa notice renvoie à Grosley, tome I, page 262, précise que le séjour londonien du voyageur date de 1765, et note qu’il présentait alors le terme comme récent. Sur ce dernier point, Gibbon le contredit : trois ans plus tôt, au Cocoa Tree, personne ne trouvait le mot neuf.
✓ À retenir
La légende de la partie de vingt-quatre heures vient d’un seul livre : Londres, de Pierre-Jean Grosley (1770). L’auteur ne nomme personne et date la scène de son séjour londonien de 1765.
Quel était le vrai emploi du temps de Lord Sandwich en 1762 ?
Le calendrier des charges de John Montagu est établi. Premier Lord de l’Amirauté de février 1748 à juin 1751, il est renvoyé, puis reste douze ans à l’écart du pouvoir. Il ne revient au gouvernement qu’en septembre 1763, comme secrétaire d’État du département du Nord, poste qu’il quitte en juillet 1765. Il retrouve l’Amirauté en 1771 et la garde jusqu’en 1782, pendant la guerre d’indépendance américaine.
En novembre 1762, quand Gibbon note le mot, Montagu n’a ni fonction ni bureau. Il n’a pas davantage de partie de cartes documentée : son biographe, qui a dépouillé ses papiers, écarte l’anecdote faute de la moindre pièce à l’appui. La légende situe la scène en 1762 parce que c’est l’année de Gibbon. Or Gibbon ne parle ni de jeu ni du comte. La date du premier emploi d’un mot est devenue la date d’un événement.
La date du premier emploi d’un mot est devenue la date d’un événement.
Le saviez-vous ?
C’est à l’Amirauté que Montagu a laissé sa seconde trace toponymique. En 1778, James Cook baptise « îles Sandwich » l’archipel d’Hawaï, en hommage au Premier Lord qui avait financé ses expéditions.
Lord Sandwich a-t-il inventé le sandwich à son bureau ?
En 1993, l’historien de la marine Nicholas Rodger publie The Insatiable Earl, la biographie de référence du personnage. Il y écarte l’anecdote du jeu : aucune preuve ne l’appuie, et elle se rapporte à 1765, année où le comte siégeait au Cabinet et croulait sous le travail. Rodger ne conteste pas pour autant la paternité du mets. Il la maintient, dans sa forme d’origine au bœuf salé dont Montagu raffolait, et propose une autre scène. Celle du bureau : un homme qui commence tôt, travaille tard, et mange d’une main pour ne pas lâcher ses dossiers.
L’hypothèse est plausible. Elle a un défaut. Elle repose sur la même année que la rumeur qu’elle écarte — 1765, le ministre débordé — et l’étymologiste américain David Wilton a relevé que Rodger paraît ignorer l’entrée de Gibbon. En 1762, il n’y a pas plus de bureau que de table de jeu.
| Ce qu’on lit partout | Ce que portent les sources |
|---|---|
| Une partie de cartes en 1762 | Grosley date l’épisode de son séjour de 1765 et ne nomme personne |
| « Du bœuf froid » | Grosley écrit « bœuf grillé » ; la viande froide vient de Gibbon |
| Grosley, Tour to London, 1772 | Londres, 1770, en français ; le titre anglais est celui du traducteur |
| Un ministre surchargé en 1762 | Montagu n’exerce aucune charge entre juin 1751 et septembre 1763 |
✓ À retenir
Les deux versions reposent sur 1765 : la table de jeu comme le bureau. Mais le mot est attesté en 1762, à un moment où Montagu n’exerce aucune fonction.
Le décor, lui, a mieux survécu que l’anecdote. Les tables de whist et de faro du XVIIIe siècle ont disparu, leurs codes non : le cercle, les mises, l’attention qui se fixe. C’est cette mécanique sociale que retrouvent les entreprises qui font monter des tables de casino le temps d’une soirée. L’As du Casino installe ce décor en Île-de-France, sans l’argent qui ruinait les lords décrits par Grosley.
Comment un mot est devenu une légende
Il reste un mot, une date et une absence de preuve. Le mot est attesté le 24 novembre 1762. La date de la partie de cartes ne vient d’aucun document retrouvé. Celle du bureau non plus. Ce que l’histoire du sandwich raconte n’est pas une invention : c’est une origine fabriquée. Un voyageur rapporte en 1770 un ragot entendu cinq ans plus tôt, sans nommer personne. Ses lecteurs comblent le blanc. Un dictionnaire enregistre la version comblée. Un biographe la corrige en héritant de sa date. Et une chaîne de restauration finit par vendre un « Original 1762 », d’après une page de journal intime où il n’est question ni de jeu ni de comte.
Le nom, lui, tient. Les étymologistes n’ont pas d’autre explication à proposer pour ce mot-là. Montagu n’a pas baptisé le mets : ce sont les autres qui, au Cocoa Tree, ont demandé la même chose que Sandwich. Un homme donne son nom à un plat non parce qu’il l’invente, mais parce qu’on le copie. Le reste — les vingt-quatre heures, le valet, les cartes grasses — a été ajouté par ceux qui trouvaient l’histoire trop plate.
En résumé
La légende de la partie de vingt-quatre heures repose sur un seul livre, écrit en français cinq ans après les faits supposés, par un auteur qui ne nomme personne. Le démenti savant — le sandwich serait né au bureau d’un ministre débordé — repose sur la même année et bute sur le même obstacle : en 1762, quand le mot apparaît par écrit, Lord Sandwich n’exerce aucune fonction. Ni la table de jeu ni le bureau ne sont documentés. Ce qui l’est, c’est un club de jeu londonien où l’on commandait « la même chose que Sandwich ».
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