Frank Sinatra et le Rat Pack : les rois de Las Vegas entre paillettes et zones d’ombre

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Les affiches au Sands Hotel annonçaient : « DEAN MARTIN – MAYBE FRANK – MAYBE SAMMY. » L’incertitude était leur marque de fabrique. Pour le mois de février 1960 — traditionnellement le plus calme de l’année — l’hôtel reçoit 18 000 demandes de réservation pour ses 200 chambres.

C’est Lauren Bacall qui invente le nom. Elle voit ses amis rentrer épuisés d’une nuit à Las Vegas et les appelle « goddamn rat pack ». Le terme reste. Le groupe autour d’Humphrey Bogart se dissout à sa mort en 1957. Sinatra en reconstruit un autre.

Cinq hommes, une scène

Frank Sinatra, Dean Martin, Sammy Davis Jr., Peter Lawford, Joey Bishop. Chacun avec sa fonction précise dans l’alchimie du groupe : Sinatra, le gamin des quartiers devenu icône américaine. Martin, suggérant avec désinvolture que tout le système était un racket. Davis, transformant chaque numéro en drame d’aspiration contre les barrières raciales. Bishop, tempérant tout avec son ironie juive autodérisoire. Lawford, représentant l’élégante culture WASP en déclin.

En 1960, pendant le tournage d’Ocean’s Eleven, ils établissent le format : filmer jusqu’à 17h, puis deux spectacles par soir à la Copa Room du Sands. Chansons, blagues, pitreries, chariot de bar roulé sur scène, imitations mutuelles.  » Mi-chant, mi-plaisanteries en nœud papillon, micro d’une main, cigarette de l’autre, les trois tenaient la scène avec des voix aussi assurées qu’un martini dry. »

Le verre que Martin tenait en permanence sur scène contenait généralement du jus de pomme. La spontanéité était calculée. Le résultat était électrique.

Le Sands et la pègre

Le Sands Hotel ouvre en décembre 1952. Derrière la façade : Meyer Lansky, Doc Stacher, Frank Costello. En échange de ses prestations régulières dans un établissement dirigé par la pègre, Sinatra reçoit une participation de 2 % dans l’hôtel.

Le FBI constitue un dossier de 2 400 pages sur Sinatra, le surveille pendant 40 ans, documente ses liens avec Sam Giancana, Carlo Gambino, Willie Moretti, Joseph Fischetti. En 1963, sa licence de jeu est temporairement suspendue après qu’on aperçoit Giancana dans l’enceinte du Cal Neva Lodge où Sinatra détient des parts.

Sa réponse publique : « Tout rapport selon lequel je fraternise avec des voyous ou des racketteurs est un mensonge vicieux. » En 1950, il propose ses services comme informateur au FBI. J. Edgar Hoover annote le dossier : « Nous ne voulons rien avoir à faire avec lui. »

La réalité semble plus nuancée que le mythe dans les deux sens. Sinatra était autant utilisé par la pègre pour sa célébrité et ses connexions politiques qu’il ne la servait. Quand ils lui demandaient des prestations gratuites, il obéissait. À la fin des années soixante, détourner les bénéfices de ses prestations était devenu une activité routinière pour plusieurs gangsters.

Sammy Davis Jr. et la ségrégation

En 1960, Las Vegas est encore une ville ségréguée. Les artistes noirs se produisent dans les hôtels du Strip mais ne peuvent pas y séjourner. Sinatra menace d’annuler tous les spectacles si Davis n’obtient pas une suite au Sands comme les autres. La direction cède. Sinatra dîne régulièrement avec Davis au Golden Steer Steak House plutôt que de manger sans lui dans des restaurants d’hôtel ségrégationnistes.

La présence continue du groupe contribue à l’accord de mars 1960 entre propriétaires d’hôtels et de casinos qui désagrège effectivement Las Vegas. Dans une Amérique encore marquée par la ségrégation, un groupe multiracial partageant la scène dans une complicité évidente envoyait un message qui dépassait le divertissement.

1967 : la fin

Howard Hughes achète le Sands pour 14,6 millions de dollars et coupe la ligne de crédit de Sinatra. Sinatra grimpe sur une table, hurle, jette une chaise sur le patron du casino. Le patron lui casse le nez. Sinatra quitte l’hôtel en conduisant une voiturette de golf à travers une fenêtre. Il déménage au Caesar’s Palace de l’autre côté de la rue.

Le 26 novembre 1996 à 2 h 05 du matin, la tour de 17 étages du Sands s’effondre en quelques secondes sous les explosifs. À sa place : le Venetian.

Sammy Davis Jr. meurt en mai 1990. Dean Martin le 25 décembre 1995. Sinatra le 14 mai 1998. Joey Bishop, dernier survivant, en octobre 2007. George Levin, maître d’hôtel de la Copa Room : « Je ne donnerais pas deux cents pour Vegas aujourd’hui. Ce n’est plus Vegas. Je ne sais pas ce que c’est. »

Questions fréquentes

Pourquoi les affiches du Sands annonçaient-elles « MAYBE Frank, MAYBE Sammy » ?

L'incertitude était leur signature. Le Rat Pack cultivait la spontanéité calculée : personne ne savait vraiment qui monterait sur scène ni ce qui allait se passer. Cette imprévisibilité a transformé février 1960, mois traditionnellement mort, en phénomène : 18 000 demandes pour 200 chambres.

Dean Martin était-il vraiment ivre sur scène avec son verre à la main ?

Non, c'était du jus de pomme. Le verre permanent faisait partie du personnage, cette désinvolture étudiée suggérant que « tout le système était un racket ». La spontanéité du Rat Pack était méticuleusement orchestrée, mais le résultat restait électrique.

Comment Sinatra a-t-il quitté le Sands Hotel en 1967 ?

En conduisant une voiturette de golf à travers une fenêtre, le nez cassé par le patron du casino. Howard Hughes venait d'acheter l'hôtel et de couper sa ligne de crédit : Sinatra avait grimpé sur une table, hurlé, jeté une chaise. Il a déménagé au Caesar's Palace le lendemain.

Sinatra était-il vraiment un informateur du FBI ?

Il a proposé ses services en 1950, mais Hoover a annoté le dossier : « Nous ne voulons rien avoir à faire avec lui. » Le FBI l'a surveillé 40 ans et constitué 2 400 pages sur ses liens avec la pègre, mais la réalité semble plus nuancée : Sinatra était autant utilisé qu'il ne servait.

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📅 Repères chronologiques

1915
Naissance de Frank Sinatra à Hoboken, New Jersey.
1953
Le Rat Pack (Sinatra, Martin, Davis Jr., Lawford, Bishop) commence ses nuits légendaires au Sands.
1960
Tournage d’Ocean’s 11 au Sands — la troupe joue le soir après avoir tourné le jour.
1967
Rupture avec Howard Hughes après la vente du Sands — Sinatra casse des machines à sous en partant.
1998
Décès de Sinatra à Los Angeles — Las Vegas lui rend un hommage historique.

« Las Vegas is the only place I know where money really talks — it says goodbye. »

— Frank Sinatra, attribué

Frank Sinatra au Sands Hotel, Las Vegas, 1960
🖻 Frank Sinatra au Sands Hotel, Las Vegas, 1960
Frank Sinatra sur scène au Copa Room du Sands Hotel lors des nuits légendaires du Rat Pack. — Source : Wikimedia Commons — Domaine public
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