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**30 janvier 2020. Sofia. L’avion de Vassil Bozhkov quitte la Bulgarie. À 63 ans, l’homme qu’on appelle The Skull abandonne son empire des loteries et des paris sportifs. Direction Dubaï, sans extradition. Le parquet bulgare vient de le charger de dix-neuf crimes : meurtres commandités, viols, blanchiment d’argent massif et fraude fiscale à hauteur de 403 millions de dollars selon l’acte d’accusation.**
Derrière ce personnage surgi de la transition post-communiste se dessine l’une des trajectoires les plus documentées de l’Europe de l’Est. Vassil Krumov Bozhkov, mathématicien de formation et collectionneur d’antiquités, est devenu selon les télégrammes du Département d’État américain le gangster le plus notoire de Bulgarie. Son empire : les loteries, les casinos, les paris sportifs, et trente ans de règne sans partage sur un marché que personne n’entrait sans son accord.
Voici comment un adolescent brillant des Balkans a transformé la chute du communisme en jackpot personnel.
Des mathématiques au casino : la naissance d’un empire
Né en 1956 à Velingrad dans une famille modeste, Bozhkov intègre le lycée national de mathématiques, puis décroche deux diplômes — mathématiques appliquées à l’université de Sofia, économie du travail à l’université nationale et mondiale. En 1985, les services secrets bulgares le signalent déjà pour des activités illégales de jeu. Il accumule un savoir-faire clandestin que la chute du Mur, en 1989, va transformer en capital.
Il débute dans le centre de Sofia, où se négocient devises étrangères, antiquités et armes. Il ouvre une chaîne de bureaux de change. En 1991, il cofonde IGM, l’une des premières sociétés de jeu bulgares, et ouvre un casino à l’hôtel Rila. Dans les années 1990 et 2000, il rachète tout sur son passage : loteries nationales, casinos, paris sportifs, salles de bingo, construction routière, club de football du Levski Sofia. Son groupe Nove Holding est estimé à près de 1,5 milliard de dollars. Une règle tacite s’impose : personne n’entre dans les jeux d’argent bulgares sans son autorisation.
Le pillage des loteries : exonération fiscale et pertes pour l’État
Le mécanisme de son enrichissement révèle l’essence de l’économie parallèle bulgare. En 2013, le gouvernement du Premier ministre Orecharski fait voter une loi exonérant certains jeux — bingo, tombolas, loteries — de tout impôt. Les loteries privées de Bozhkov génèrent alors selon les enquêteurs un chiffre d’affaires annuel de 700 millions d’euros, sans contribution au Trésor public. Les pertes fiscales pour l’État bulgare sont estimées par le parquet à plus de 403 millions de dollars.
Bozhkov nie l’accusation principale mais reconnaît, dans des déclarations publiques filmées en 2020, avoir versé selon ses propres mots « 20 % de ses bénéfices à des personnes spécifiques » en échange d’une législation favorable. Il accuse publiquement le Premier ministre Borissov et son ministre des Finances d’avoir exigé 30 millions d’euros en pots-de-vin entre 2017 et 2019. Ces accusations, non prouvées judicialement, provoquent une onde de choc politique.
Nationalisation, fuite à Dubaï et sanctions américaines
Le basculement survient en 2020. Le parti GERB de Borissov adopte une loi transformant les loteries en monopole d’État. Bozhkov est exproprié. Son empire des jeux est nationalisé. Le parquet général dégaine une salve de dix-neuf charges — dont des meurtres commandités dans trois affaires distinctes et des faits de viol, tous contestés par la défense. Le chef de l’accusation, Ivan Guéchev, le désigne publiquement comme « l’homme le plus dangereux du pays ».
Bozhkov prend un avion. Depuis Dubaï, il mène une guerre médiatique féroce contre son ancien protecteur, multipliant les publications sur les réseaux sociaux. En 2021, les États-Unis placent Bozhkov et Borissov sur la liste Magnitsky pour corruption influençant des marchés publics — une sanction diplomatique qui prive les deux hommes d’accès au système financier américain. Sur le marché bulgare des jeux, son empire a laissé un vide que des opérateurs comme Sudi Özkan, déjà présent en Bulgarie depuis 2001, ont contribué à combler.
Le retour à Sofia et le procès en cours
Le 25 août 2023, Bozhkov surgit dans l’aéroport de Sofia par un vol commercial. Il promet de révéler tout ce qu’il sait sur la corruption d’État. Les autorités le placent en garde à vue pour 72 heures, puis en résidence surveillée. En mars 2024, la justice adoucit ses mesures : caution de 66 000 euros, obligation de rester en Bulgarie. Depuis, il lance le parti Centre en février 2024 avec un slogan — « sortir la Bulgarie de sa misère » — et vaque à ses activités politiques pendant que son procès pour meurtre et association de malfaiteurs suit son cours.
Aucune condamnation n’a été prononcée à ce jour. L’accusé clame son innocence et plaide une vendetta politique orchestrée par Borissov. Ce que son histoire illustre — le casino et les loteries comme instruments de pouvoir politique dans les démocraties fragiles de l’après-communisme — a laissé des traces durables dans les régulations européennes du secteur. Aujourd’hui, cet univers s’exprime dans un cadre radicalement différent : celui d’une animation casino île-de-france, où la mécanique des tables et la tension des mises restent entières, sans les arrière-plans politiques qui les ont longtemps accompagnées.
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FAQ
**Qui est Vassil Bozhkov ?**
Né en 1956 à Velingrad, mathématicien de formation, Bozhkov a bâti une fortune estimée à 1,5 milliard de dollars grâce au monopole de fait sur les loteries, casinos et paris sportifs bulgares. Surnommé The Skull, il a contrôlé le marché des jeux d’argent bulgare pendant trente ans via son groupe Nove Holding. En 2020, le parquet bulgare l’a inculpé de dix-neuf chefs d’accusation dont des meurtres commandités. Son procès est toujours en cours. Aucune condamnation n’a été prononcée.
**Pourquoi les loteries bulgares ne payaient-elles pas d’impôts ?**
En 2013, le gouvernement Orecharski a voté une loi exonérant certaines catégories de jeux — bingo, tombolas, loteries privées — de toute taxation. Les entreprises de Bozhkov, qui dominaient ce segment, ont bénéficié de cette exonération pendant plusieurs années. Le parquet bulgare estime les pertes fiscales pour l’État à plus de 403 millions de dollars. Bozhkov affirme de son côté avoir financé des responsables politiques en échange de cette législation favorable.
**Qu’est-ce que la liste Magnitsky et pourquoi Bozhkov y figure-t-il ?**
La liste Magnitsky américaine désigne des personnalités étrangères sanctionnées pour corruption ou violations des droits humains. En 2021, les États-Unis y ont placé Bozhkov et le Premier ministre bulgare Borissov pour corruption influençant des marchés publics. Cette sanction interdit aux deux hommes tout accès au système financier américain. Elle marque la première fois que les États-Unis sanctionnaient simultanément un oligarque bulgare et un chef de gouvernement en exercice.