Les tripots de Paris : histoire des jeux clandestins du XVIIᵉ siècle à la Libération

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1789. Sous les arcades du Palais-Royal, on jouait. On jouait gros, et surtout, on jouait en dehors des règles. En pleine crise économique, la Loterie royale rapportait cette année-là plus de 44 millions de livres — un chiffre qui dit l’importance des enjeux financiers du jeu à Paris. Des académies illicites du XVIIIᵉ siècle aux caves de Montmartre, en passant par les cercles de l’entre-deux-guerres, les tripots parisiens ont tissé leur toile dans les marges de la capitale. Loin d’être un simple divertissement de bas-fonds, le jeu clandestin fut un révélateur social : un miroir des tensions entre morale, police et appétit du gain.

Pourquoi les tripots parisiens ont-ils prospéré au Palais-Royal ?

Sous l’Ancien Régime, Paris comptait des centaines d’« académies illicites ». Ces tripots, souvent installés dans des appartements discrets, rassemblaient les couches moyennes et supérieures de la société urbaine : joueurs professionnels, étrangers de passage, militaires, ecclésiastiques, voyageurs de commerce. Le Palais-Royal, avec ses galeries et ses arcades, en était l’épicentre. On y jouait au pharaon, au biribi ou au lansquenet. Le lieu n’était pas choisi au hasard : apanage du duc d’Orléans, il relevait de la police particulière du prince et échappait à la compétence du lieutenant général de police. Un refuge idéal pour les jeux d’argent. L’historien Francis Freundlich, dans son ouvrage sur le monde du jeu à Paris, a montré comment ces pratiques ludiques induisaient des formes complexes de sociabilité et des attitudes criminelles. Autant de signes d’une mutation culturelle profonde.

✓ À retenir

Des centaines d’« académies illicites » (pharaon, biribi, lansquenet), avec pour épicentre le Palais-Royal et ses arcades, fréquentées par les couches moyennes et supérieures de la société urbaine.

Pourquoi la police peinait-elle à réprimer ces tripots ?

Un tripot ne souffrait ni l’improvisation ni le défaut d’organisation. Une mise de fonds importante, un réseau de relations solide et une connaissance subtile du monde du jeu étaient nécessaires. Le tenancier veillait à la sécurité de son entreprise, en contact permanent avec les joueurs et les banquiers. Ces derniers fournissaient les fonds des grosses parties et faisaient l’objet d’une surveillance particulière. C’étaient le plus souvent des professionnels du jeu, dont près de la moitié servaient ou avaient servi dans l’armée. Pour échapper à la procédure du flagrant délit, les joueurs changeaient sans cesse de lieu de réunion. La police, malgré des moyens importants, était mise en échec par cette mobilité et par la duplicité des tenanciers.

La Révolution et l’Empire ont-ils mis fin au jeu clandestin ?

Non. La fureur du jeu a perduré. En été 1791, les maisons de jeu du passage Raziwill furent la cible de la presse patriote. Celle-ci y voyait des espaces symboliques du complot aristocratique, comme le montre Francis Freundlich. Dès la fin de 1791, l’ancienne distinction entre jeux de hasard et jeux de commerce fut rétablie, tolérant certaines maisons sous la surveillance de la police. Sous le Directoire, le ministre de la Police générale Merlin de Douai mena contre les jeux d’argent une action vigoureuse. Elle butait toujours sur la même difficulté : prouver le délit.

Époque Le jeu clandestin à Paris
Ancien Régime Académies illicites, Palais-Royal (pharaon, biribi)
Révolution / Empire Répression, mais délit difficile à prouver
XIXᵉ siècle Montmartre, tripots populaires (biribi, escrocs)
Entre-deux-guerres / après 1947 Cercles liés à la pègre, puis autorisés (Francisci)

✓ À retenir

Organisation, réseau et capitaux étaient nécessaires ; en changeant sans cesse de lieu, les joueurs mettaient la police en échec. Ni la Révolution ni le Directoire n’y mirent fin : prouver le délit restait le point de blocage.

Ils furent le reflet d’une société qui condamnait le jeu en public mais s’y adonnait en privé.

Comment les tripots ont-ils évolué au XIXᵉ siècle ?

Cette prolifération a une cause précise. Jusqu’alors, le jeu se pratiquait dans des maisons concédées par l’État. Le dernier fermier des jeux, Bénazet, versait au titre de son bail 5,5 millions de francs par an, dont la Ville de Paris percevait plus des deux tiers. En 1836, la Chambre des députés vota leur fermeture, effective au dernier jour de l’année suivante. Paris comptait alors sept maisons de jeu, dont quatre au Palais-Royal. La loi du 21 mai 1836, prohibant les loteries de toute espèce, complétait le dispositif. L’État supprima l’offre légale, pas la demande : elle se déplaça vers les tripots des quartiers populaires.

Au XIXᵉ siècle, les tripots se démocratisèrent et essaimèrent dans les quartiers populaires. Montmartre, alors village hors les murs, devint un haut lieu du jeu clandestin. Ces tripots attiraient une foule de petits escrocs, de filous et de joueurs professionnels. Le biribi, sorte de roulette, y faisait fureur. La figure de l’escroc, popularisée par Daumier avec son Robert-Macaire, était omniprésente.

Comment les cercles de jeu sont-ils devenus légaux en 1947 ?

L’entre-deux-guerres vit l’apogée des cercles de jeu parisiens, souvent liés à la pègre et au monde politique. Après la Libération, un décret du 5 mai 1947 signé par le président du Conseil Paul Ramadier fixa la réglementation des jeux dans les cercles. Il resta en vigueur soixante-dix ans, jusqu’à son abrogation en 2017. Une rumeur persistante, rapportée par plusieurs enquêtes journalistiques, veut que cette décision ait récompensé des familles corses engagées dans la Résistance. Les archives officielles ne confirment pas cette thèse. Reste un fait établi : des figures comme Marcel Francisci, corse, gaulliste et ancien résistant, y ont fait fortune. Ces établissements perpétuèrent la tradition du jeu clandestin dans un cadre plus officiel, mais tout aussi trouble.

Les tripots parisiens offraient, dans le secret des arcades, la table, la mise et la tension d’une nuit qui bascule. Les animations casino entreprise Paris en restituent aujourd’hui les codes dans un cadre festif. Mêmes jeux, mêmes gestes, même arithmétique du hasard : seule l’illégalité a disparu. Des soirées qui rappellent, en les édulcorant, les nuits enfiévrées des tripots d’antan.

Des académies illicites du Palais-Royal aux cercles corses de l’après-guerre, les tripots parisiens racontent une histoire de transgression et de désir. Ils furent le reflet d’une société qui condamnait le jeu en public mais s’y adonnait en privé. Trois siècles durant, la frontière entre le jeu toléré et le jeu interdit n’aura cessé de se déplacer. L’Ancien Régime la contourne par l’apanage du Palais-Royal, la Révolution la redessine dès 1791. La monarchie de Juillet croit l’abolir en fermant les maisons de jeu ; la Libération la déplace encore en légalisant les cercles. Chaque fois, le jeu a survécu au texte censé l’éteindre.

En résumé

Trois siècles de jeu clandestin à Paris, des académies illicites du Palais-Royal aux cercles corses de l’après-guerre : le miroir d’une société qui condamnait le jeu en public et s’y adonnait en privé.

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Questions fréquentes

À quels jeux jouait-on dans les tripots parisiens ?

Au pharaon, au biribi et au lansquenet dans les académies illicites de l’Ancien Régime. Le biribi, sorte de roulette, connut une seconde vie au XIXᵉ siècle dans les tripots populaires de Montmartre, où il faisait fureur auprès des joueurs professionnels et des petits escrocs.

Quand les maisons de jeu de Paris ont-elles fermé ?

La Chambre des députés vota leur fermeture en 1836 ; elle prit effet au dernier jour de l’année suivante. Paris comptait alors sept maisons de jeu autorisées, dont quatre au Palais-Royal. Le jeu ne disparut pas pour autant : il bascula vers les tripots clandestins des quartiers populaires.

Qui était Marcel Francisci ?

Corse, gaulliste et ancien résistant, il fit fortune dans les cercles de jeux parisiens après leur autorisation en 1947. Une rumeur persistante, que les archives officielles ne confirment pas, veut que cette légalisation ait récompensé des familles corses engagées dans la Résistance.


Sources

  • « De François Iᵉʳ au pari en ligne, histoire du jeu en France », Pouvoirs nᵒ 139, 2011, p. 5-14. cairn.info
  • Francis Freundlich, Le monde du jeu à Paris, 1715-1800, Albin Michel, 1995, 295 p., préface de Daniel Roche. Compte rendu dans les Annales historiques de la Révolution française, 1997. persee.fr
  • « Jeux clandestins et pratiques policières sous les Lumières », BnF, Essentiels. essentiels.bnf.fr
  • Loi du 21 mai 1836 portant prohibition des loteries, Bulletin des lois 1836, 9e série, B. 421, nᵒ 6282.
  • Décret nᵒ 47-798 du 5 mai 1947 portant réglementation de la police des jeux dans les cercles, abrogé par le décret nᵒ 2017-913 du 9 mai 2017. legifrance.gouv.fr
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