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En 1863, Monaco vient de perdre 80 % de son territoire. Menton et Roquebrune ont été rattachés à la France. La principauté est en faillite. Charles III a besoin d’un plan. Il contacte François Blanc, qui a déjà fait fortune en transformant Bad Homburg en destination de jeu prisée. Ensemble, ils vont construire Monte-Carlo sur un plateau aride où poussent des oliviers et des caroubiers.
Le 1er juillet 1866, par ordonnance souveraine, le quartier des Spélugues devient officiellement Monte-Carlo — Mont-Charles, en l’honneur du prince régnant. Le changement de nom est stratégique : « Spélugues » se prête à des associations avec l’allemand Spelunke, c’est-à-dire un établissement douteux. Monte-Carlo sonne mieux pour attirer l’aristocratie européenne.
François Blanc achète pour 50 ans la concession de la Société des Bains de Mer contre 1,7 million de francs-or. Sa vision dépasse le casino : il fait construire des routes, des hôtels, des jardins, et négocie l’arrivée du chemin de fer. L’ouverture de la gare de Monte-Carlo en 1868 règle le problème de l’isolement. Les clients peuvent désormais arriver de Nice en quelques heures. Le succès est immédiat. Charles III abolit tous les impôts à Monaco. Cette tradition dure encore.
François Blanc et la légende du 666
François Blanc est surnommé « le magicien de Monte-Carlo ». Une légende circule à son sujet : il aurait vendu son âme au diable pour connaître les secrets du jeu. La rumeur naît d’un calcul — la somme de tous les numéros de la roulette, de 0 à 36, égale 666. Coïncidence mathématique, mais le mythe reste associé à l’homme qui a fait de Monte-Carlo ce qu’il est.
Blanc meurt en 1877. Sa veuve, Marie Blanc, fait appel à Charles Garnier — l’architecte de l’Opéra de Paris — pour construire l’Opéra de Monte-Carlo. Le chantier dure six mois avec 400 ouvriers qui travaillent jour et nuit sous projecteurs électriques. L’inauguration a lieu le 25 janvier 1879 avec Sarah Bernhardt comme première vedette. Les Ballets russes de Diaghilev s’y produiront plus tard avec des décors signés Picasso, Matisse et Braque.
La Belle Otero : fortune et casino
Agustina del Carmen Otero Iglesias naît en 1868 dans une famille misérable en Galice. Elle devient « La Belle Otero », l’une des courtisanes les plus célèbres de la Belle Époque. Elle séduit Édouard VII d’Angleterre, Léopold II de Belgique, le duc de Westminster. Six hommes se suicident après leurs liaisons avec elle, lui valant le surnom de « sirène des suicides ».
La Belle Otero est une habituée du casino de Monte-Carlo, s’y rendant au bras de soupirants qui épongeaient ses pertes. Sa formule sur les hommes riches et la laideur circule dans les salons européens. En 1915, elle quitte la scène pour préserver son image. Sa passion du jeu la ruine progressivement. Elle dilapide sa fortune au casino.
Dans un geste peu courant pour une maison de jeu, la direction du Casino de Monte-Carlo décide de lui payer le loyer d’un petit hôtel à Nice et de lui verser une pension jusqu’à sa mort. Elle meurt en 1965, à 96 ans, entretenue par l’établissement qui avait absorbé sa fortune pendant des décennies.
Aristote Onassis contre Rainier III
En 1953, Aristote Onassis devient le principal actionnaire de la Société des Bains de Mer, contrôlant ainsi le Casino de Monte-Carlo, l’Hôtel de Paris et la plupart des affaires de la principauté. Il transforme Monaco en terrain de jeu pour l’élite mondiale. Son yacht, le Christina O, devient le lieu de villégiature de Marilyn Monroe, Greta Garbo, Elizabeth Taylor et Gloria Swanson.
En juillet 1960, il inaugure au Sporting d’Été le cabaret « Le Maona » — contraction entre Maria Callas et Onassis. La relation entre les deux hommes était déjà tendue. Rainier considérait qu’Onassis traitait Monaco comme un investissement privé plutôt qu’une principauté souveraine. En 1967, Rainier organise une augmentation de capital de la SBM qui rend Onassis minoritaire. Onassis est contraint de quitter Monaco. Il avait dit avant le mariage de Rainier : « Pour sauver Monaco et le tourisme, il n’y a qu’un mariage du prince avec Marilyn Monroe ou Grace Kelly. »
Grace Kelly : la rencontre de mai 1955
Le 6 mai 1955, Grace Kelly est à Cannes pour le Festival de cinéma. Elle est au sommet de sa carrière — elle a tourné avec Hitchcock, Mogambo, Le Train sifflera trois fois. Le photographe Pierre Galante organise une séance photos au palais princier de Monaco avec le prince Rainier III. Kelly arrive en retard. Elle porte une robe fleurie. Rainier lui fait visiter les jardins du palais.
Le mariage est annoncé en janvier 1956. Le 19 avril 1956, la cérémonie civile puis religieuse sont diffusées en direct dans le monde entier. 30 millions de téléspectateurs européens regardent. 1 800 journalistes sont accrédités. Grace Kelly devient princesse Grace de Monaco. Elle a 26 ans. Elle ne retourne pas à Hollywood.
Hitchcock avait tourné avec elle « La Main au collet » en 1955 sur la Côte d’Azur, avec Cary Grant. Le film immortalise les routes de la corniche au-dessus de Monaco. En 1982, Grace Kelly meurt dans un accident de voiture sur cette même corniche, à 52 ans. La voiture bascule d’une falaise. Les circonstances exactes de l’accident n’ont jamais été entièrement élucidées.
James Bond et Monte-Carlo
« Never Say Never Again » en 1983 avec Sean Connery et « GoldenEye » en 1995 avec Pierce Brosnan incluent des scènes emblématiques au casino de Monte-Carlo. Ces deux films contribuent à ancrer Monte-Carlo dans l’imaginaire du jeu international — la table de baccarat, le smoking, les enjeux en devises non précisées. Le casino de Monte-Carlo devient, dans la fiction, le lieu où des personnages extraordinaires jouent des sommes impossibles.
La réalité est plus nuancée. Le casino de Monte-Carlo impose des règles strictes. Les Monégasques ne peuvent pas y jouer — une interdiction qui date de l’origine pour protéger les locaux des conséquences du jeu. Les touristes sont les bienvenus, mais le casino a longtemps imposé une tenue correcte, un droit d’entrée, et des minimums de table élevés. L’accès n’a jamais été populaire — il a toujours été sélectif.
La SBM aujourd’hui
La Société des Bains de Mer gère aujourd’hui 4 palaces, des restaurants étoilés, des spas, le casino et le Jimmy’z Monte-Carlo — boîte de nuit inaugurée en 1971, toujours en activité. Elle emploie près de 4 000 personnes dans 500 métiers spécialisés, ce qui en fait l’un des principaux employeurs privés de Monaco.
En 2019, le complexe One Monte-Carlo, conçu par l’architecte Richard Rogers — prix Pritzker — ajoute 37 appartements de grand standing et des boutiques de luxe en face du casino. Monaco continue de construire sur la mer — la principauté a gagné un tiers de sa superficie sur la Méditerranée depuis les années 1960.
Ce que Monte-Carlo a construit
En 1863, Charles III avait besoin d’argent. Il a transformé un plateau aride en marque mondiale. La Belle Otero y a perdu sa fortune. Onassis y a bâti et perdu son empire monégasque. Grace Kelly y est devenue princesse. James Bond y joue au baccarat depuis soixante ans dans la fiction.
Le casino de Monte-Carlo a 160 ans. Il a traversé deux guerres mondiales — il est resté ouvert pendant la Première, fermé pendant la Seconde. Il a survécu à tous ses propriétaires successifs. La roulette tourne encore dans les mêmes salles que celles où jouaient les soupirants de La Belle Otero.
Cette permanence du jeu de table comme espace de rencontre, de tension et de spectacle se retrouve aujourd’hui dans les animation casino île-de-france : roulette, blackjack, poker reconstituées, croupiers professionnels — l’ambiance Monte-Carlo sans traverser la Méditerranée.
Questions fréquentes
Pourquoi la roulette est-elle associée au diable à Monte-Carlo ?
La légende vient de François Blanc, fondateur du casino. La somme de tous les numéros de la roulette (0 à 36) égale 666, le chiffre du diable. Cette coïncidence mathématique a alimenté la rumeur selon laquelle Blanc aurait vendu son âme pour connaître les secrets du jeu.
Qui était la femme surnommée la « sirène des suicides » ?
La Belle Otero, courtisane de la Belle Époque qui séduisit rois et milliardaires. Six hommes se seraient suicidés après leurs liaisons avec elle. Ruinée par sa passion du jeu à Monte-Carlo, elle finit ses jours entretenue par le casino même qui avait absorbé sa fortune.
Comment un prince ruiné a-t-il transformé Monaco en paradis fiscal ?
En 1863, Monaco perd 80% de son territoire et se retrouve en faillite. Charles III fait appel à François Blanc pour construire Monte-Carlo. Le succès du casino est tel que le prince abolit tous les impôts à Monaco, une tradition qui perdure encore aujourd'hui.
Comment Rainier III s'est-il débarrassé d'Onassis qui contrôlait Monaco ?
En 1953, Onassis devient actionnaire majoritaire et traite Monaco comme son terrain de jeu privé. La tension monte avec Rainier III. En 1967, le prince organise une augmentation de capital stratégique de la Société des Bains de Mer qui rend Onassis minoritaire et l'oblige à quitter la principauté.
📅 Repères chronologiques
« J’ai cassé la banque à Monte-Carlo. »
— Charles Wells, Expression popularisée après ses gains spectaculaires au Casino de Monte-Carlo en 1891, immortalisée dans une chanson britannique célèbre.

Vue de la façade du Casino de Monte-Carlo, inauguré en 1863, symbole du jeu et du luxe sur la Côte d’Azur. — Source : Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0
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