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Dans les années 1540, Henri VIII joue aux dés avec Sir Miles Partridge. Le roi mise les cloches de Jésus — les plus grandes d’Angleterre, suspendues dans leur propre tour à la cathédrale Saint-Paul de Londres. Partridge mise 100 livres. Partridge gagne. Il fait démolir la tour, fondre les cloches et récupérer le métal. Quelques années plus tard, Henri VIII fait pendre Partridge pour trahison. Les chroniqueurs de l’époque notent avec ironie que « les cordes finirent par s’enrouler autour de son cou ».
Henri VIII règne de 1509 à 1547. Il mesure près de deux mètres, joue de la musique, parle plusieurs langues, rompt avec Rome, dissout les monastères et décapite deux de ses six épouses. Il est aussi un joueur compulsif dont les pertes aux tables menacent régulièrement les finances de la couronne anglaise.
Les archives nationales britanniques conservent les comptes détaillés de sa bourse privée. Entre 1529 et 1532 — trois ans seulement — Henri VIII perd 3 243 livres, 5 shillings et 10 pence aux jeux. À l’époque, un gentilhomme de province peut vivre confortablement avec 20 livres par an. Les pertes du roi sur cette période représentent plus de 160 années de vie confortable pour un noble ordinaire. En valeur actuelle : environ 2,5 millions d’euros.
Le primero et les dés
Le jeu favori d’Henri VIII est le primero — ancêtre du poker, importé d’Espagne ou d’Italie, joué avec 40 cartes, mêlant stratégie et psychologie. Les chroniques de l’époque notent avec une discrétion à peine voilée qu’Henri VIII est « particulièrement mauvais au primero ». Il joue aussi aux « tables » — l’ancêtre du backgammon — au « bragg » — une forme primitive de bluff — et aux dés sous toutes leurs formes. Le jeu de dés le plus populaire à la cour s’appelle « hazard ».
Les comptes détaillent les habitudes avec précision : 45 livres remises au roi pour jouer aux dés avec le duc de Norfolk à Noël 1529. 23 livres versées au sergent de la cave à vin pour de l’argent que le roi avait perdu. Des mentions d’argent « donné au roi pour jouer aux cartes » — comme si Henri VIII, maître absolu de l’Angleterre, avait besoin qu’on lui alloue un budget de jeu.
Le duc de Buckingham, compagnon de jeu régulier, perd plus de 76 livres en une seule soirée — près de quatre années de revenus pour un gentilhomme moyen. Henri VIII ne joue pas seul et ne perd pas seul. Il entraîne sa cour dans ses excès.
Les cloches de Jésus
Les « Jesus Bells » de la cathédrale Saint-Paul sont considérées comme les plus grandes et les plus belles d’Angleterre. Elles sont suspendues dans une tour dédiée, surmontée d’une statue de saint Paul. Leur sonorité rythme la vie religieuse de Londres depuis des générations. Pour les habitants de la capitale, elles représentent quelque chose d’immuable dans un siècle de bouleversements religieux et politiques.
Henri VIII les mise contre 100 livres de Partridge. Il perd. Partridge fait immédiatement démolir la tour et fondre les cloches pour récupérer le métal. La valeur des cloches est estimée à 600 livres — six fois la mise initiale. Transaction rentable. Scandale public immédiat.
L’indignation des Londoniens est considérable. Partridge devient l’homme le plus détesté de la capitale. Le chroniqueur John Strype écrit qu’il « était peu regretté » — euphémisme pour désigner quelqu’un que tout le monde souhaitait voir disparaître. En 1552, Sir Miles Partridge est pendu à Tower Hill pour trahison. Les accusations exactes sont d’ordre politique, mais la destruction des cloches a contribué à sa disgrâce. Les chroniqueurs font le rapprochement entre les cordes des cloches et la corde du gibet.
L’Unlawful Games Act de 1541
En 1541, Henri VIII promulgue l’Unlawful Games Act, qui interdit pratiquement tous les jeux de hasard à ses sujets. La loi est officiellement destinée à « prévenir la décadence du tir à l’arc » — compétence militaire jugée essentielle depuis la bataille d’Azincourt. Aucun artisan, fermier, apprenti, marinier ou serviteur ne peut jouer aux cartes, aux dés ou aux boules en dehors de la période de Noël, sous peine d’une amende de 20 shillings.
La même année, les règlements de la chambre privée d’Henri VIII interdisent aux gentilshommes de sa cour les jeux « immodérés » aux cartes et aux dés — tout en autorisant le jeu « modéré ». Cette distinction sophistiquée entre jeu modéré et immodéré permet au roi de justifier ses propres excès tout en maintenant une façade de respectabilité. Il savait parfaitement que le jeu pouvait ruiner des familles et distraire les hommes de leurs devoirs militaires. Cette lucidité ne s’appliquait qu’à ses sujets.
Une tradition familiale
Henri VII, père d’Henri VIII, que l’histoire retient comme un roi avare et calculateur, était lui aussi un joueur régulier. Ses comptes privés mentionnent : « Au roi pour jouer aux cartes, 5 livres. Au roi, qu’il a perdu aux cartes, 4 livres. » Une entrée note qu’Henri VII perdit un jour une demi-marque aux cartes contre son fils Henri, alors âgé de sept ans. Peut-être la première leçon de jeu du futur Henri VIII.
Margaret Beaufort, grand-mère d’Henri VIII et figure matriarcale de la dynastie Tudor, « envoyait un homme de Buckden en pèlerinage en son nom pendant qu’elle jouait aux cartes » — sous-traitance spirituelle qui permettait de concilier dévotion et passion du jeu. Elizabeth d’York, mère d’Henri VIII, recevait régulièrement de l’argent pour jouer aux dés et aux tables.
Arthur, frère aîné d’Henri VIII, mort prématurément à 15 ans, perd 40 shillings aux cartes en 1496 — somme considérable pour un adolescent, même royal. Pour les Tudor, jouer gros est un attribut de la royauté, une démonstration de richesse et de puissance face aux ambassadeurs étrangers.
Le jeu de « Pope Joan » et Catherine d’Aragon
Un jeu particulièrement en vogue à la cour dans les années 1520 s’appelle « Pope Joan » — ses cartes et combinaisons portent les noms de Roi, Reine, Valet, Pape, Jeu, Mariage et Intrigue. La dispute entre Henri VIII et Catherine d’Aragon concernant l’annulation de leur mariage battait son plein. Dans une partie opposant Catherine à Anne Boleyn, Catherine la voit gagner et lui dit : « Lady Anne, vous avez la bonne fortune de toujours vous arrêter à un roi. Mais vous n’êtes pas comme les autres, vous aurez tout, ou rien. »
Anne Boleyn est décapitée en 1536 sur ordre d’Henri VIII, accusée d’adultère et de trahison. Catherine d’Aragon meurt en exil la même année. La prophétie était exacte dans les deux sens.
Ce que les comptes royaux révèlent
Les 3 243 livres perdues en trois ans représentent une ponction considérable sur des finances royales déjà sollicitées par des guerres coûteuses. Certains historiens établissent un lien entre les dettes de jeu d’Henri VIII et la dissolution des monastères — opération qui servait ses ambitions religieuses, mais dont les motivations financières étaient indéniables. Le butin des monastères dissous représentait une manne providentielle pour une couronne aux finances fragiles.
Henri VIII est l’un des souverains qui a le plus transformé l’Angleterre — la rupture avec Rome, la réforme protestante, la création d’une marine royale permanente, la centralisation du pouvoir. Il est aussi l’homme qui misait les cloches d’une cathédrale aux dés et faisait pendre celui qui les avait gagnées. Ces deux portraits sont du même homme.
Cette fascination pour le jeu de table — la tension d’une main, l’imprévisibilité des dés, l’argent qui change de mains en quelques secondes — traverse les siècles. Aujourd’hui elle se retrouve dans les animation casino entreprise Paris : roulette, blackjack, poker reconstitués avec des croupiers professionnels — sans les enjeux d’Henri VIII, mais avec la même intensité.
Questions fréquentes
Qu'est-il arrivé aux cloches de la cathédrale Saint-Paul après qu'Henri VIII les a perdues aux dés ?
Sir Miles Partridge, qui les a gagnées contre une mise de 100 livres, a immédiatement fait démolir la tour et fondre les cloches pour récupérer le métal, d'une valeur estimée à 600 livres. Ce geste a provoqué un scandale public immédiat et fait de lui l'homme le plus détesté de Londres, avant qu'il ne soit pendu pour trahison en 1552.
Combien Henri VIII a-t-il perdu au jeu entre 1529 et 1532 ?
En seulement trois ans, le roi a perdu 3 243 livres aux jeux, soit l'équivalent de 160 années de vie confortable pour un noble ordinaire de l'époque. En valeur actuelle, cela représente environ 2,5 millions d'euros, une somme qui menaçait régulièrement les finances de la couronne.
Pourquoi Henri VIII interdisait-il les jeux de hasard à ses sujets alors qu'il était lui-même un joueur compulsif ?
En 1541, le roi promulgue l'Unlawful Games Act qui interdit pratiquement tous les jeux de hasard aux artisans, fermiers et serviteurs, officiellement pour préserver la pratique du tir à l'arc. L'ironie n'échappe à personne : le roi interdit à son peuple ce qu'il pratique lui-même avec excès.
Quel était le niveau de jeu d'Henri VIII au primero, son jeu de cartes favori ?
Les chroniques de l'époque notent avec une discrétion à peine voilée qu'Henri VIII était « particulièrement mauvais au primero », cet ancêtre du poker importé d'Espagne ou d'Italie. Malgré sa maîtrise de plusieurs langues et ses talents musicaux, le roi semblait incapable de dominer ce jeu de stratégie et de psychologie.
Naissance d’Henri VIII à Greenwich, Angleterre.
Monte sur le trône à 17 ans, commence à jouer aux cartes et aux dés.
Joue régulièrement aux tables de cartes avec la noblesse anglaise.
Interdit au petit peuple de jouer aux cartes, mais continue lui-même.
Décès d’Henri VIII — ses dettes de jeu restent légendaires.
« I will play and I will win, for a king cannot lose. »
— Henri VIII, attribué, années 1530
📅 Repères chronologiques
« The desire of gold is not for gold itself, it is that it puts us in sympathie with the whole creation. »
— Henri VIII (attribué), Réflexion attribuée au roi sur la valeur de l’argent et des richesses

Portrait officiel d’Henri VIII d’Angleterre, vers 1537, représentant le roi dans toute sa puissance royale — Source : Wikimedia Commons — Domaine public