L’âge d’or silencieux : quand les oligarques russes juifs redessinaient la philanthropie mondiale

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Janvier 2020, Jérusalem. 49 dirigeants mondiaux se déplacent pour le 5ᵉ forum mondial de l’Holocauste. Emmanuel Macron, Vladimir Poutine, Mike Pence. L’événement coûte plusieurs millions de dollars, entièrement financés par Moshe Kantor — ancien ingénieur en systèmes de contrôle de vaisseaux spatiaux devenu milliardaire de l’industrie des engrais. Deux ans plus tard, son nom sera retiré du centre de recherche de l’université de Tel Aviv qui portait son nom.

Entre la chute de l’Union soviétique et février 2022 : deux décennies pendant lesquelles une poignée de milliardaires russes d’origine juive distribue des centaines de millions de dollars aux institutions juives du monde entier. Puis l’invasion de l’Ukraine. En quelques semaines, sur 18 oligarques juifs identifiés comme cibles probables de sanctions, 15 sont sanctionnés. Ensemble : plus de 120 milliards de dollars.

Roman Abramovich : 500 millions en vingt ans

Orphelin à quatre ans, élevé par un oncle dans la ville arctique de Ukhta. Dans les années 1990, il acquiert des participations dans les entreprises pétrolières et sidérurgiques privatisées par l’État russe. Propriétaire du Chelsea Football Club, il aurait donné plus de 500 millions de dollars à des organisations juives en vingt ans — probablement le philanthrope juif individuel le plus généreux du XXIe siècle.

En 2005 : 50 millions de dollars pour le musée juif et Centre de tolérance de Moscou. Poutine promet lui-même un mois de son salaire présidentiel au projet. En 2015 : 30 millions à l’université de Tel Aviv pour un centre de nanosciences. Quelques jours avant l’invasion de l’Ukraine en 2022 : un don « à huit chiffres » à Yad Vashem pour financer un nouveau bâtiment et inscrire les noms de 4,8 millions de victimes de l’Holocauste.

Ce que révèle un rapport : « quelques semaines avant l’éclatement des combats en Ukraine, Yad Vashem avait fait pression sur les États-Unis contre les sanctions d’Abramovich en raison de sa contribution au peuple juif. » L’institution défend son mécène. Puis suspend la collaboration.

Viktor Vekselberg et Fort Ross

Né en 1957, père juif ukrainien. Il ne réalise que Vekselberg est un nom juif que le jour où ce nom l’empêche d’entrer à l’université de Moscou. Il apprend plus tard que les 17 membres de la famille de son père ont été envoyés au ghetto pendant la guerre.

Il rachète en 2004 neuf œufs impériaux Fabergé à la famille Forbes pour plus de 100 millions de dollars, rapatriés en Russie. Il restaure Fort Ross, un site historique en Californie marquant l’arrivée des premiers colons russes — attirant le soutien de Chevron, PepsiCo, Cisco, Stanford et MIT. En 2012 : dîner de gala à 2 500 dollars le couvert à San Francisco, assis à côté de la sénatrice Dianne Feinstein, message de félicitations d’Hillary Clinton lu à l’assistance. Il a donné plus de 100 000 dollars à la Fondation Clinton, au MoMA, au MIT.

Membre du conseil d’administration du MIT depuis 2013. Suspendu en 2018, après les premières sanctions américaines. Présent à l’investiture de Donald Trump en 2017.

Genesis Philanthropy Group : le « Nobel juif »

En 2008, Mikhail Fridman, Petr Aven et German Khan — copropriétaires d’Alfa-Bank, fortune combinée de 21 milliards — fondent le Genesis Philanthropy Group. Mission : renforcer l’identité juive parmi les Juifs russophones du monde entier, dans plus de 70 pays.

Le Genesis Prize, surnommé le « Nobel juif », est doté d’un million de dollars annuel. Lauréats : Michael Bloomberg, Steven Spielberg, Michael Douglas. Un dirigeant d’organisation juive américaine observe : « La fondation n’est pas l’individu. Si vous recevez une subvention de Genesis, vous n’interagissez pas du tout avec Fridman. Vous ne le rencontrez même pas. » Cette séparation institutionnelle permet aux bénéficiaires de maintenir une distance morale tout en profitant des financements.

Février 2022

Les trois fondateurs de Genesis se retirent du conseil d’administration après avoir été sanctionnés par l’Union européenne et le Royaume-Uni. Yad Vashem suspend sa collaboration avec Abramovich. Kantor démissionne du Congrès juif européen après quinze ans de présidence. L’université de Tel Aviv retire son nom du centre de recherche.

David Szakonyi, professeur de sciences politiques à George Washington University : « On pourrait poser ces mêmes questions à propos de cinq ou dix autres pays dans le monde. » Ce que révèle cette histoire dépasse les oligarques russes : la dépendance croissante des institutions culturelles et éducatives envers des mécènes aux fortunes opaques, dont la loyauté peut s’avérer conditionnelle.

Les programmes existent encore. Les recherches sur l’antisémitisme continuent d’informer les politiques européennes. Les centres Chabad construits avec cet argent sont toujours ouverts. Ce qui reste, deux ans après l’effondrement, c’est la question que personne ne résoudra : comment évaluer l’héritage d’une générosité réelle financée par un système corrompu.

Questions fréquentes

Pourquoi Yad Vashem a-t-il défendu Roman Abramovich contre les sanctions américaines ?

Quelques semaines avant l'invasion de l'Ukraine, Abramovich avait fait un don « à huit chiffres » pour financer un nouveau bâtiment et inscrire 4,8 millions de victimes de l'Holocauste. L'institution a fait pression contre les sanctions en évoquant sa « contribution au peuple juif », avant de suspendre finalement la collaboration.

Comment Viktor Vekselberg a-t-il découvert ses origines juives ?

C'est le jour où son nom de famille l'a empêché d'entrer à l'université de Moscou qu'il a réalisé que Vekselberg était un nom juif. Il a ensuite appris que les 17 membres de la famille de son père avaient été envoyés au ghetto pendant la guerre.

Qu'est-ce que le « Nobel juif » et qui l'a créé ?

Le Genesis Prize, surnommé le « Nobel juif », a été fondé en 2008 par trois milliardaires russes copropriétaires d'Alfa-Bank : Mikhail Fridman, Petr Aven et German Khan. Doté d'un million de dollars annuel, il a récompensé des personnalités comme Michael Bloomberg, Steven Spielberg et Michael Douglas.

Combien d'oligarques juifs russes ont été sanctionnés après l'invasion de l'Ukraine ?

Sur 18 oligarques juifs identifiés comme cibles probables, 15 ont été sanctionnés en quelques semaines. Leur fortune combinée représentait plus de 120 milliards de dollars, mettant fin brutalement à deux décennies de philanthropie massive.

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