Howard Hughes à Las Vegas : comment un milliardaire reclus a révolutionné Sin City

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Thanksgiving 1966 : un homme en pyjama bleu, transporté sur un brancard dans le noir, allait transformer à jamais l’industrie du casino

Le jour de Thanksgiving 1966, une ambulance fend l’obscurité du désert du Nevada, sirène éteinte. À l’intérieur, un homme squelettique en pyjama bleu, méconnaissable. Destination : le Desert Inn, neuvième étage, suite penthouse. L’homme, c’est Howard Hughes — l’un des individus les plus riches et les plus mystérieux du monde, isolé depuis huit ans, pesant à peine 55 kilos pour plus d’un mètre quatre-vingt. Au cours des quatre années suivantes, sans jamais quitter cette suite, il va transformer Las Vegas d’une ville contrôlée par la mafia en une métropole du divertissement respectable.

Une fortune bâtie sur un forage de pétrole

Pour comprendre Hughes à Las Vegas, il faut remonter à 1909. Son père, Howard Hughes Sr., perfectionna ce jour-là un foret capable de percer le substrat rocheux — le « Rock Eater », testé avec succès à Goose Creek au Texas, traversa 14 pieds de roche dure en 11 heures. Hughes Sr. eut l’intelligence de breveter immédiatement l’invention. La Hughes Tool Company, créée pour exploiter ce foret, devint une machine à générer des millions grâce aux redevances versées par toute l’industrie pétrolière texane en plein boom.

Howard Jr., orphelin à 19 ans, hérita de l’entreprise et la délégua entièrement à un directeur général pour se concentrer sur ses vraies passions : le cinéma d’abord — il produisit « Les Anges de l’enfer » (1930) et « Scarface » (1932) — puis l’aviation. En 1935, il établit le record mondial de vitesse à 567 km/h dans un avion de sa propre conception. En 1938, il fit le tour de la Terre en 91 heures. Ces exploits lui permirent d’acquérir 78 % de Trans World Airlines, qu’il revendit en 1966 pour plus de 500 millions de dollars — créant un problème fiscal colossal qu’il résolut à sa manière.

L’arrivée secrète et l’achat impulsif

Plutôt que de remettre une part massive de sa vente TWA au fisc californien, Hughes décida d’investir immédiatement — et Las Vegas, État sans impôt sur le revenu, offrait des opportunités uniques. Son bras droit Robert Maheu réserva les deux étages supérieurs du Desert Inn. Hughes arriva de nuit par train privé, fut transporté sur un brancard via l’ascenseur de service, et s’installa dans une suite de 23 mètres carrés aux rideaux occultants, fenêtres et portes scellées au ruban adhésif. Il n’en ressortira pas pendant quatre ans.

Ce qui devait être un séjour de dix jours tourna court lorsque le copropriétaire Moe Dalitz exigea sa chambre pour les gros joueurs du Nouvel An. Hughes refusa de partir. Solution : acheter le Desert Inn. Il paya 13,2 millions de dollars pour le droit d’exploiter l’hôtel-casino — Dalitz conservant la propriété du terrain tout en transférant à Hughes toutes les responsabilités opérationnelles, les taxes et la maintenance. Un accord remarquablement favorable pour Dalitz, qui encaissa 1,1 million de dollars supplémentaires par an en loyer. Hughes, lui, venait d’entrer dans l’industrie du casino.

« Combien de ces jouets sont disponibles ? »

Une fois établi, Hughes développa rapidement un appétit insatiable. Maheu se souvient de la question posée depuis la suite obscure : « Combien d’autres de ces jouets sont disponibles ? » En une seule année, Hughes dépensa plus de 65 millions de dollars — soit 178 000 dollars par jour en moyenne. Il acheta successivement le Sands (14,6 millions), la Frontier (23 millions), le Landmark inachevé qui était resté vide huit ans (17 millions), le Silver Slipper, le Castaways, l’aéroport de North Las Vegas, une compagnie aérienne, une station de télévision locale — qu’il acquit pour pouvoir exiger que des films passent toute la nuit, étant insomniaque — et 25 000 acres de désert à l’ouest de la ville.

Hughes contrôlait désormais 20 % des chambres du Strip et était devenu le plus grand employeur privé du Nevada. Sa présence changea immédiatement la perception nationale de Las Vegas. Si l’homme le plus riche d’Amérique investissait massivement dans la ville, le jeu de casino ne pouvait plus être perçu comme une simple affaire de crime organisé. L’Aladdin, le Caesars Palace, le Circus Circus et l’International ouvrirent tous pendant que Hughes était retranché à son neuvième étage — portés par la vague de légitimité qu’il avait déclenchée.

Les pertes invisibles et le départ précipité

Ni Hughes ni personne dans son organisation ne savait gérer un casino. Les anciens employés — dont beaucoup avaient des liens avec le crime organisé — conservèrent leurs postes et continuèrent à écrémer les recettes comme avant, simplement au détriment de leur nouveau propriétaire. Hughes ne découvrit l’ampleur du problème qu’à l’été 1970 : en moins de quatre ans, quelque 50 millions de dollars avaient disparu. Dans les seuls six premiers mois de 1970, ses casinos lui coûtèrent 6,8 millions de dollars net.

Le jour de Thanksgiving 1970 — exactement quatre ans après son arrivée — Hughes quitta Las Vegas aussi discrètement qu’il était venu. Transporté sur une civière par l’escalier de secours du Desert Inn, mis dans un jet privé à la base aérienne de Nellis, direction les Bahamas. Il ne revint jamais au Nevada. Ses héritiers vendirent finalement tous ses casinos à des prix bien supérieurs à ceux qu’il avait payés. Aucun de ces établissements n’existe plus aujourd’hui — le Desert Inn, le Sands, la Frontier, le Silver Slipper, le Castaways et le Landmark ont tous été démolis.

Un héritage plus durable que ses murs

Ce qui reste de Hughes à Las Vegas n’est pas en béton. C’est la structure même de l’industrie. En achetant six grands casinos du Strip à la fin des années 1960, il retira la souillure perçue du crime organisé sur le jeu de casino dans l’imaginaire américain. Ses actions déclenchèrent une tendance encore évidente aujourd’hui : les sociétés publiques cotées en bourse achetèrent, détinrent et financèrent les plus grands casinos du Nevada. Le modèle corporatif qui régit Las Vegas moderne est directement issu de ce tournant.

Quant aux 25 000 acres de désert qu’il acheta à l’ouest de la ville, ils portent aujourd’hui le nom de Summerlin — la communauté résidentielle la plus prisée de Las Vegas, nommée d’après sa grand-mère Jean Amelia Summerlin. L’homme qui ne quittait pas sa chambre a finalement laissé son empreinte sur des dizaines de kilomètres carrés.

Questions fréquentes

Pourquoi Howard Hughes a-t-il acheté un casino entier juste pour garder sa chambre d'hôtel ?

Hughes refusait de quitter sa suite du Desert Inn pour les fêtes du Nouvel An 1966, malgré les demandes du propriétaire Moe Dalitz. Plutôt que de déménager, il a simplement acheté tout l'établissement pour 13,2 millions de dollars, résolvant le problème à sa manière radicale.

Comment un homme en pyjama qui ne sortait jamais de sa chambre pouvait-il diriger un empire du casino ?

Cloîtré dans une suite de 23 mètres carrés aux fenêtres scellées, Hughes dirigeait tout par l'intermédiaire de son bras droit Robert Maheu. En quatre ans sans jamais quitter sa chambre, il a dépensé 65 millions de dollars et acquis six casinos, transformant Las Vegas depuis son lit.

Quel rapport entre un foret de pétrole texan et la transformation de Las Vegas ?

Le 'Rock Eater', foret révolutionnaire breveté par le père d'Hughes en 1909, généra une fortune colossale grâce aux redevances de l'industrie pétrolière. Cet argent permit à Howard Jr. de devenir milliardaire et, finalement, de racheter une partie du Strip de Las Vegas dans les années 1960.

Pourquoi Hughes a-t-il acheté une station de télévision à Las Vegas ?

Insomniaque chronique, Hughes acquit une station TV locale pour une raison simple : pouvoir exiger la diffusion de films toute la nuit. C'était l'une de ses nombreuses acquisitions excentriques, aux côtés de casinos, d'un aéroport et de 25 000 acres de désert.

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📅 Repères chronologiques

1905
Naissance à Houston, Texas. Hérite à 18 ans d’une fortune dans les foreuses pétrolières.
1966
Arrive à Las Vegas par train de nuit — s’installe au Desert Inn sans jamais en sortir.
1967
Achète le Desert Inn, puis le Sands, le Castaways, le Frontier — 300 millions de dollars en 2 ans.
1970
Quitte Las Vegas aussi discrètement qu’il était arrivé — par hélicoptère, de nuit.
1976
Décède dans un avion entre Acapulco et Houston — pesait 40 kg à sa mort.

« I’m not a paranoid, deranged millionaire. Goddamit, I’m a billionaire. »

— Howard Hughes, attribué

Howard Hughes, vers 1938
🖻 Howard Hughes, vers 1938
Photographie d’Howard Hughes à l’époque de ses records d’aviation, avant sa réclusion progressive. — Source : Wikimedia Commons — Domaine public
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