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Juillet 1989, Las Vegas. Hank Greenspun meurt chez lui, après une bataille d’un an contre le cancer. Il a 79 ans. L’homme qui a tenu tête aux sénateurs McCarthy et McCarran, qui a traîné les patrons de casino devant les tribunaux, et qui a livré des armes à Israël depuis un entrepôt militaire américain, s’éteint. Trente-sept ans plus tard, son journal, le Las Vegas Sun, a cessé d’être imprimé. Ses descendants se battent en justice pour sauver ce qu’il reste de l’héritage. Mais l’esprit de Greenspun, lui, n’est jamais mort.
« Votre place, monsieur le sénateur, est au banc des accusés »
1952, tribunal fédéral de Las Vegas, le bâtiment qui abrite aujourd’hui le Mob Museum. Hank Greenspun, propriétaire du Las Vegas Sun, traîne en justice le puissant sénateur démocrate Pat McCarran et trois patrons de casino notoirement liés à la mafia : Gus Greenbaum, Moe Dalitz et Marion Hicks. Il les accuse d’avoir orchestré un boycott publicitaire contre son journal. Les casinos, dit-il, ont retiré leurs annonces sur ordre de McCarran, en représailles à ses éditoriaux critiques.
Les patrons de casino, à la barre, jurent n’avoir jamais reçu de pression. Dalitz se souvient juste avoir demandé à Greenspun : « Pourquoi tu ne pourrais pas t’entendre avec tout le monde ? » Greenbaum ne se rappelle aucune allusion à McCarran. Hicks nie avoir jamais reçu d’appel du sénateur.
Mais Greenspun a misé sur un coup de bluff. Il obtient une transaction judiciaire en 1953. Les casinos lui versent environ 80 000 dollars et signent une injonction qui leur interdit de boycotter son journal. McCarran, lui, ne débourse rien et se déclare vainqueur. Mais Greenspun a gagné la bataille médiatique : il a exposé au grand jour les liens entre élus et parrains de jeu à une époque où personne n’osait les évoquer.
1952-1954 : l’attaque contre Joe McCarthy
La même année, Greenspun s’en prend au sénateur Joseph McCarthy, le chasseur de sorcières anticommuniste. Dans sa chronique « Where I Stand », il écrit noir sur blanc que McCarthy aurait eu des relations homosexuelles, citant des « ragots courants chez les homosexuels de Milwaukee ». McCarthy, furieux, contacte J. Edgar Hoover et tente de faire révoquer l’autorisation de distribution postale du Sun, en vain. Greenspun ne recule jamais : il chahute le sénateur en public, l’appelle à comparaître pour diffamation, et poursuit ses attaques jusqu’à ce que McCarthy soit censuré par le Congrès en 1954.
L’autre vie de Greenspun : livreur d’armes pour Israël
Avant d’être journaliste, Greenspun fut soldat et contrebandier. Félicité par Eisenhower pour son action pendant la guerre, il rejoint ensuite la Haganah, l’armée clandestine juive en Palestine. En 1948, il organise le vol de 58 caisses de mitrailleuses .30 et .50 dans une base navale américaine à Hawaï, ainsi que des moteurs d’avion de surplus. Il les fait passer par le Mexique sous de faux papiers, se faisant passer pour un colonel de l’armée chinoise. Arrêté et condamné pour violation du Neutrality Act, il écope de 10 000 dollars d’amende, mais évite la prison. Le FBI, dans un rapport déclassifié de 775 pages, révèlera que Greenspun a utilisé les profits de cette contrebande pour financer son empire médiatique. Plus tard, il aidera à la relocalisation des Juifs d’Éthiopie vers Israël et soutiendra la paix au Moyen-Orient. Il reste à ce jour l’une des figures les plus complexes de l’histoire américaine : à la fois hors-la-loi et patriote, mafieux et justicier.
Après 1989 : la mort du patriarche, la survie du journal
Greenspun meurt le 23 juillet 1989. Son fils Brian lui succède à la tête du Las Vegas Sun. Sous son impulsion, le journal passe à l’édition de l’après-midi (1990-2005) puis revient au format matinal. Il décroche même le prix Pulitzer du service public. Mais le temps des empires de presse s’effrite. En 2026, la famille Greenspun est confrontée à son plus grand défi.
2026 : la fin de l’accord avec le Review-Journal
Pendant 76 ans, le Las Vegas Sun a survécu grâce à un « joint operating agreement » (JOA) avec son grand rival, le Las Vegas Review-Journal. Les deux journaux partageaient les coûts d’impression et de distribution, garantissant au Sun une diffusion quotidienne même avec un tirage modeste. Mais en avril 2026, une cour fédérale déclare l’accord « illégal et inapplicable ». Le Review-Journal cesse immédiatement d’imprimer son concurrent.
Brian Greenspun saisit la justice pour obtenir le rétablissement de l’injonction et continue d’éditer le journal au format numérique. Dans une émission de KNPR, il déclare vouloir défendre l’indépendance journalistique contre l’uniformisation. Mais les observateurs craignent la fin du second quotidien de Las Vegas.
La bataille pour la mémoire
En 2024, un film documentaire, Where I Stand : The Hank Greenspun Story, est régulièrement diffusé dans les festivals juifs et les universités. Raconté par Anthony Hopkins, il rappelle ce que fut Greenspun : avocat avorté, officier décoré, contrebandier, éditorialiste à la plume acérée. Il montre aussi comment il a combattu le pouvoir mafieux en dénonçant les liens entre élus et patrons de casino.
Greenspun, mythe ou réalité ?
Son fils Brian résume : « Si mon père n’avait pas fait ce qu’il a fait, Las Vegas serait restée complètement sous la coupe de gens qui… » La phrase reste en suspens. On devine : les patrons véreux, les sénateurs corrompus, la mafia. L’homme qui a un jour écrit « Je ne crois pas à une presse objective » a laissé une empreinte profonde, mais ambivalente. Tour à tour justicier, provocateur, hors-la-loi et visionnaire, il a inventé un journalisme de combat qui n’existe plus guère.
Sa mort a marqué un tournant. Son journal, peut-être, ne survivra pas à la crise de la presse. Mais l’esprit de Greenspun – intrépide, imprévisible, un peu fou – continue de hanter les salles de rédaction et les salles de jeu.
FAQ
Quel est le lien entre Hank Greenspun et la mafia de Las Vegas ?
Greenspun a travaillé comme agent de relations publiques pour Bugsy Siegel au Flamingo dans les années 1940. Il a ensuite investi dans le Desert Inn, détenu par des proches du crime organisé. Mais il a aussi utilisé son journal pour dénoncer les patrons de casino mafieux, comme en témoigne le procès en boycott de 1952.
Quel a été son rôle dans la création d’Israël ?
Greenspun a fait partie de la Haganah et a organisé le vol de centaines de mitrailleuses et de moteurs d’avion depuis l’armée américaine, qu’il a fait passer clandestinement par le Mexique. Il a été condamné pour violation du Neutrality Act, mais a évité la prison.
Le Las Vegas Sun existe-t-il encore ?
Oui, mais il n’est plus imprimé depuis le 3 avril 2026, à la suite d’une décision de justice fédérale. Il continue d’être publié en ligne et Brian Greenspun se bat en justice pour rétablir l’accord historique avec le Las Vegas Review-Journal.
Questions fréquentes
Comment Greenspun a-t-il réussi à faire plier les patrons de casino liés à la mafia ?
En 1952, il les a traînés en justice aux côtés du sénateur McCarran pour boycott publicitaire. Malgré leurs dénégations, il a obtenu 80 000 dollars et une injonction leur interdisant de boycotter son journal. Plus qu'une victoire financière, c'était un coup médiatique qui exposait au grand jour les liens entre élus et mafia.
Pourquoi le FBI a-t-il constitué un dossier de 775 pages sur Greenspun ?
Parce qu'en 1948, il a volé 58 caisses de mitrailleuses dans une base navale américaine pour les livrer à la Haganah en Palestine, se faisant passer pour un colonel chinois. Le FBI a révélé qu'il aurait utilisé les profits de cette contrebande d'armes pour financer son empire de presse, le Las Vegas Sun.
Qu'est-ce que Greenspun a osé écrire sur le sénateur McCarthy que personne ne disait ?
Dans sa chronique de 1952, il a publiquement affirmé que McCarthy avait eu des relations homosexuelles, citant des « ragots d'homosexuels de Milwaukee ». Furieux, McCarthy a tenté de faire révoquer l'autorisation postale du journal via J. Edgar Hoover, sans succès.
Le Las Vegas Sun existe-t-il encore après la mort de Greenspun ?
Oui, son fils Brian a pris la relève en 1989 et le journal a même remporté un prix Pulitzer. Mais en 2026, la famille fait face à son plus grand défi avec la fin d'un accord vieux de 76 ans, tandis que l'édition papier a cessé et que des batailles juridiques menacent l'héritage.
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