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1838. La France interdit le jeu. Les aristocrates parisiens font leurs bagages et prennent la route de l’est. Destination : Baden-Baden, Forêt-Noire, 500 kilomètres.
La ville existe bien avant les joueurs. Douze sources souterraines délivrent 800 000 litres d’eau à 68 degrés par jour. « Baden » signifie « se baigner » en allemand — le nom en double témoigne de l’obsession locale. En 1824, l’architecte Friedrich Weinbrenner dessine le Kurhaus : colonnes corinthiennes, intérieurs néoclassiques, un casino intégré au complexe thermal. Personne ne mesure encore ce que l’interdiction française va déclencher.
L’exode doré
Quand Paris ferme ses tables, Baden-Baden les ouvre. Les liaisons ferroviaires depuis la France sont bonnes. La clientèle suit : aristocrates, bourgeois fortunés, passionnés de roulette sans autre option légale. Baden-Baden devient ce qu’un guide moderne appellerait « le Macao victorien » — une enclave du jeu à la frontière, à deux jours de Paris.
L’ironie locale : l’église principale de Baden-Baden est la seule en Allemagne dont le clocher ait été financé par les revenus du jeu.
Brahms, Liszt, Dostoïevski
Johannes Brahms passe plusieurs étés à Baden-Baden. Franz Liszt, Clara Schumann, Hector Berlioz, Jenny Lind — la soprano suédoise surnommée « le rossignol » — connaissent tous le Kurhaus. Le casino devient un carrefour culturel autant qu’un établissement de jeu.
Fiodor Dostoïevski joue pour la première fois en 1863 à Wiesbaden. Il fréquente ensuite Baden-Baden, Homburg et Saxon-les-Bains jusqu’en 1871. Son schéma est constant : il gagne de petites sommes, puis perd beaucoup plus. En 1866, sous la pression d’une échéance pour rembourser ses dettes de jeu, il dicte « Le Joueur » en 26 jours. L’action se déroule à « Roulettenberg » — Baden-Baden à peine déguisée. Marlene Dietrich dira plus tard que c’est « le plus beau casino du monde ».
Fermetures et continuités
Le casino ferme en 1872, rouvre en 1933, ferme à nouveau en 1944, rouvre en 1950. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Kurhaus sert de bureaux à l’armée française d’occupation. Le bâtiment survit intact.
Aujourd’hui : huit salles de réception, des congrès internationaux, des mariages dans les salles où Dostoïevski perdait sa fortune. En 1981, le XIe Congrès olympique réunit 147 nations au Kurhaus. Un jeton spécial y existe, unique en Allemagne : valeur faciale 50 000 euros. Code vestimentaire en vigueur dans les salles classiques — veste obligatoire pour les hommes.
Ce qu’il reste
Les tapis rouge profond, les lustres en cristal, les griffons sculptés à l’entrée. Plus de 600 machines à sous dans les espaces modernes. Des visites guidées le matin permettent d’accéder aux salles historiques sans jouer. Le Caracalla Spa propose les eaux thermales d’origine — grottes, bains à remous, saunas.
L’interdiction française de 1838 voulait supprimer le jeu. Elle a créé l’un des casinos les plus célèbres d’Europe.
Les animations casino pour entreprises reproduisent l’atmosphère des grandes salles européennes — roulette française, blackjack, croupiers en costume — sans qu’il soit nécessaire de traverser la Forêt-Noire.
Questions fréquentes
Pourquoi l'église de Baden-Baden doit-elle son clocher aux joueurs de casino ?
C'est l'église principale de Baden-Baden, la seule en Allemagne dont le clocher a été financé par les revenus du jeu. Une ironie locale qui illustre à quel point le casino est devenu central dans l'économie de la ville thermale après l'arrivée des aristocrates français en 1838.
Dostoïevski a-t-il vraiment écrit « Le Joueur » pour payer ses dettes de casino ?
Oui, et dans l'urgence. En 1866, sous pression pour rembourser ses pertes accumulées à Baden-Baden et d'autres villes, il a dicté le roman complet en seulement 26 jours. L'action se déroule à « Roulettenberg », Baden-Baden à peine déguisée.
Que faisait l'armée française dans le casino pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Le Kurhaus, fermé en 1944, a servi de bureaux à l'armée française d'occupation. Ironie de l'histoire : les Français occupaient le bâtiment que leurs ancêtres avaient involontairement rendu célèbre un siècle plus tôt en interdisant le jeu chez eux.
Peut-on vraiment jouer avec des jetons de 50 000 euros à Baden-Baden ?
Oui, ce jeton spécial existe et est unique en Allemagne. Il témoigne de la clientèle haut de gamme qui fréquente encore les salles classiques, où le code vestimentaire exige la veste pour les hommes, comme au XIXe siècle.
📅 Repères chronologiques
« Baden-Baden est le plus beau casino du monde. Comparé à lui, Monte-Carlo est vulgaire. »
— Marlene Dietrich, Propos attribués à l’actrice allemande, elle-même native de la région, sur le casino Kurhaus de Baden-Baden

Façade néoclassique du Kurhaus de Baden-Baden, qui abrite le casino depuis le XIXe siècle — Source : Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0
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