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**10 août 2006. Hôpital américain de Neuilly. Roland Francisci s’éteint à 68 ans des suites d’un cancer. La nouvelle traverse la Corse comme une onde de choc. En quelques mois, trois barons de la même génération, originaires de la même vallée, disparaissent : Robert Feliciaggi abattu à Ajaccio, Jean-Jé Colonna emporté par la maladie, Roland Francisci par la maladie. Un triptyque funèbre qui sonne comme un glas.**
La page des notables insulaires — hommes d’influence et de l’ombre, figures élues et héritiers de l’Unione Corse — est en train de se tourner. Avec Roland Francisci disparaît l’un des derniers témoins d’un monde où le député et le parrain pouvaient s’asseoir à la même table sans que personne ne trouve à redire.
Voici le portrait d’un homme qui a marché toute sa vie sous les balles — et que seul le cancer a eu.
Le nom comme héritage et comme fardeau
Roland Francisci naît le 31 janvier 1938 à Ciamannacce, village de l’intérieur corse. Il porte un nom qui claque comme une promesse et un fardeau : celui de Marcel, son frère aîné, l’empereur des jeux abattu en 1982 rue de la Faisanderie à Paris. Mais Roland n’est pas l’ombre de Marcel. Il construit sa propre trajectoire, plus institutionnelle, plus longue, plus durable.
Le CV est celui d’un notable accompli : maire de Ciamannacce pendant vingt ans, député RPR de Corse-du-Sud de 1998 à 2002, président du conseil général, chevalier de la Légion d’honneur. En parallèle, directeur général du Cercle de l’Aviation Club de France, sur les Champs-Élysées, jusqu’en 1998. La légitimité du suffrage et celle du tapis vert s’entrelacent en lui sans que l’une efface l’autre.
C’est précisément cette double appartenance qui fait de Roland Francisci une figure à part. Là où Marcel opérait dans l’ombre des réseaux gaullistes et du SAC, Roland assume la lumière. Il se présente aux élections, il serre des mains, il vote les budgets. L’empire des jeux est son arrière-cour — pas son identité publique.
Sous les balles, sans fléchir
Le 21 juin 1968. Ajaccio. Roland et ses frères Marcel et Xavier sortent d’une réunion électorale en faveur d’un candidat gaulliste. Des rafales d’armes automatiques crépitent dans la rue. Les Francisci sont indemnes. Autour d’eux : un mort, six blessés. La Corse politique est ainsi — les attentats ponctuent les campagnes comme d’autres régions voient des réunions publiques.
Roland ne fléchit pas. Il continue. En 2000, des explosifs détruisent sa permanence électorale. Les nationalistes lui reprochent son opposition au processus de Matignon, cette tentative de dialogue entre Paris et les mouvements indépendantistes corses. Francisci refuse la négociation avec ce qu’il appelle des terroristes. Il paie le prix de cette intransigeance sans jamais en changer.
Le 11 mars 1982, deux mois après l’assassinat de Marcel, le ministre de l’Intérieur Gaston Defferre l’accuse devant l’Assemblée nationale de financer illégalement le RPR via les cercles de jeu. Roland Francisci porte plainte. Defferre sera condamné pour diffamation. L’argent des jetons ne salit pas l’honneur des élus, semble dire la justice. C’est toute l’ambiguïté d’une époque où la frontière entre le Milieu et le pouvoir s’effaçait dans l’entre-soi feutré des salons parisiens.
L’Aviation Club et la fin d’un empire
L’Aviation Club de France n’est pas un casino ordinaire. Fondé en 1907 avenue de la Grande Armée, déplacé sur les Champs-Élysées, il est le cercle de jeu le plus prestigieux de Paris — celui où l’on croise des ministres, des grands patrons, des diplomates. Roland Francisci en prend la direction générale dans les années 1970 et y règne jusqu’en 1998. Sous sa direction, le club organise certains des tournois de poker les plus courus d’Europe.
Sa mort en 2006 ouvre une période de turbulences. Son fils Marcel — qui porte le prénom de l’oncle assassiné — reprend les rênes de l’établissement. En 2014, il est mis en examen pour travail dissimulé et abus de confiance. L’Aviation Club, déjà fragilisé, ne s’en relèvera pas. Il ferme définitivement ses portes en 2012, rattrapé par les perquisitions et les procédures judiciaires. Le Cercle Haussmann, au cœur de l’empire familial, avait connu le même sort un an plus tôt.
La justice pénètre là où la police n’osait autrefois s’aventurer. L’omerta recule. Ce que Roland Francisci avait préservé sa vie durant — cette hybridation entre le notable et l’homme du Milieu — devient précisément ce que les procureurs traquent. Son fils paie pour ce que le père avait su rendre invisible. C’est l’histoire de tous les empires : ils durent le temps d’un homme, et s’effondrent avec lui.
L’héritage : la fin des barons
Ce qui disparaît en 2006 avec Roland Francisci, ce n’est pas seulement un homme. C’est un système. Celui des barons insulaires qui régnaient sur leur fief comme sur un royaume — alliant la puissance économique des casinos à l’influence politique la plus haute, protégés par des réseaux que la Cinquième République avait elle-même contribué à tisser via la SAC et les cercles gaullistes.
Feliciaggi, Colonna, Francisci : trois morts en quelques mois, trois générations qui s’éteignent ensemble. Après eux, la Corse politique change de grammaire. Les nationalistes accèdent aux urnes. L’État renforce ses dispositifs anticorruption. Les cercles parisiens ferment. L’époque où Marcel Francisci pouvait être à la fois décoré de la Croix de Guerre et accusé par la DEA appartient définitivement au passé.
Ce que ces hommes ont bâti — un imaginaire du jeu comme territoire de pouvoir et de calcul — a survécu à leurs dynasties sous d’autres formes. Aujourd’hui, cet univers s’exprime dans un cadre radicalement différent : celui de la soirée casino entreprise, où la tension des mises et la mécanique des tables restent entières, sans les ombres qui planaient sur les cercles d’autrefois.
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FAQ
**Qui était Roland Francisci ?**
Né en 1938 à Ciamannacce, Roland Francisci était maire RPR de son village natal pendant vingt ans, député puis président du conseil général de Corse-du-Sud, et directeur général de l’Aviation Club de France. Frère de Marcel Francisci, l’emperor des jeux abattu en 1982, il a su maintenir une double vie publique — l’élu respecté et l’homme des cercles — jusqu’à sa mort d’un cancer en août 2006 à l’hôpital américain de Neuilly.
**Roland Francisci a-t-il été victime d’attentats ?**
Oui, à plusieurs reprises. Le 21 juin 1968, des rafales d’armes automatiques visent les frères Francisci à Ajaccio lors d’une réunion électorale : un mort, six blessés, mais les Francisci sont indemnes. En 2000, sa permanence électorale est détruite par des explosifs. Roland Francisci n’a jamais été blessé par balle. C’est un cancer qui l’a emporté en 2006, à 68 ans.
**En quoi Roland Francisci incarne-t-il la fin des barons corses ?**
Sa mort en 2006 coïncide avec celle de Robert Feliciaggi, assassiné à Ajaccio, et de Jean-Jé Colonna, emporté par la maladie — trois figures d’une même génération de notables insulaires mêlant pouvoir politique et influence dans le monde des jeux. Après eux, l’État renforce ses dispositifs anticorruption, les cercles parisiens ferment, et la justice s’attaque aux héritiers directs. Une époque s’est définitivement refermée.
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