Las Vegas, terre de légendes : quand les étoiles

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En 1960, Frank Sinatra tourne le jour, chante le soir. Dean Martin boit du lait coloré en whisky pour faire illusion. Sammy Davis Jr. dort trois heures par nuit. Le Rat Pack est en train d’inventer Las Vegas telle qu’elle existe encore aujourd’hui.

Ce qui se passe au Sands Hotel en janvier 1960 n’est pas un concert. C’est une fusion : le tournage d’Ocean’s Eleven le matin, les répétitions l’après-midi, deux heures de show le soir devant une salle comble où siègent sénateurs, mafieux et stars d’Hollywood. La frontière entre fiction et réalité s’efface. Las Vegas apprend qu’elle peut tout contenir.

La ville a soixante ans à peine à cette époque. Elle en a plus de cent aujourd’hui. Entre les deux, elle a produit, accueilli et parfois détruit quelques-unes des figures les plus marquantes du divertissement mondial. Certaines y sont nées. D’autres y ont trouvé une deuxième vie. Quelques-unes y ont laissé la leur.

Le Rat Pack, ou comment cinq hommes ont fabriqué une ville

Frank Sinatra arrive à Las Vegas dans les années 1950 avec une réputation déjà solide et une relation trouble avec la mafia de Chicago. Le Sands Hotel lui offre une participation dans le casino en échange de ses prestations — arrangement courant à l’époque, illégal aujourd’hui. Il y retrouve Dean Martin, crooner de charme qui joue l’alcoolique mais boit du thé, Sammy Davis Jr., fils de vaudevillistes noirs qui doit entrer par la porte de service dans les casinos où il se produit, Peter Lawford, beau-frère de John Kennedy, et Joey Bishop, l’homme de l’ombre du groupe.

Ensemble, ils créent le « Summit at the Sands » — une série de shows improvisés où les plaisanteries fusent, où les rôles s’inversent, où le public ne sait jamais ce qui est prévu et ce qui ne l’est pas. L’ambiance d’un dîner entre amis, reproduite devant deux mille personnes payantes. Le concept de la résidence d’artiste moderne doit beaucoup à ces soirées.

Sinatra sera expulsé du Sands en 1967 après avoir tenté de passer au-delà de son crédit de jeu et avoir fracassé un chariot de service sur la tête d’un chef de partie. Il s’installe au Caesars Palace le lendemain. Las Vegas ne rompt pas avec ses légendes — elle les déplace.

Elvis Presley : 836 shows et une renaissance

En 1969, Elvis Presley est en difficulté. Huit ans de films médiocres ont érodé sa crédibilité artistique. Son manager, le Colonel Tom Parker, négocie une résidence à l’International Hotel — un établissement de 1 500 chambres qui vient d’ouvrir et a besoin d’une attraction capable de remplir sa salle de 2 000 places chaque soir.

Le premier show a lieu le 31 juillet 1969. Elvis entre en scène dans un costume noir, maigre, nerveux. Il joue deux heures sans interruption. La critique est unanime : c’est le meilleur concert rock de l’année. La résidence prévue pour un mois est prolongée. Puis prolongée encore.

Entre 1969 et 1977, Elvis donne 836 spectacles à Las Vegas. Il y invente le costume à paillettes, les capes brodées, les orchestres de trente musiciens. Il y développe aussi une dépendance aux médicaments que le Colonel Parker et l’hôtel tolèrent tant que les salles se remplissent. Ses derniers shows à Vegas, en 1976, montrent un homme de 41 ans qui peine à se souvenir des paroles. Il meurt en août 1977. La suite présidentielle où il logeait s’appelle désormais « The Elvis Suite ». Elle est réservée des mois à l’avance.

Wayne Newton : 65 ans sans interruption

Wayne Newton débute à Las Vegas en 1959, à 17 ans, avec son frère Jerry. Ils jouent dans les lounges — les petites salles annexes où les casinos programment des artistes pour retenir les joueurs. Frank Sinatra les voit en coulisses et appelle personnellement Jack Entratter, directeur du Sands, pour leur obtenir un contrat plus long.

Soixante-cinq ans plus tard, Newton joue toujours. Plus de 30 000 shows. Aucun autre artiste dans l’histoire de Las Vegas n’approche ce chiffre. Il a traversé le disco, le punk, la pop, le hip-hop sans jamais modifier son style — costume, nœud papillon, standards américains, contact direct avec le public. Las Vegas a changé autour de lui. Newton, lui, est devenu une constante.

Sa maison, « Casa de Shenandoah », était une propriété de 40 acres avec des arabes pur-sang, des flamants roses et une piste d’atterrissage privée. Il l’a vendue en 2010 après des difficultés financières. Las Vegas produit des fortunes et les reprend avec une régularité remarquable.

Liberace, ou l’invention d’une esthétique

Władziu Valentino Liberace — dit Lee — arrive à Las Vegas en 1944. Il joue du piano classique dans les lounges de casino pour des audiences qui préfèrent les machines à sous. Sa solution : rendre le piano spectaculaire. Il commence par poser un candélabre dessus. Puis il commande un piano doré. Puis un piano en miroir. Puis des costumes qui coûtent plus cher que les instruments.

Dans les années 1950 et 1960, Liberace est l’artiste le mieux payé de Las Vegas — et l’un des mieux payés du monde. Son style extravagant, ses fourrures, ses bijoux, son humour camp à peine voilé attirent des millions de spectateurs qui n’auraient jamais mis les pieds dans une salle de concert classique. Il meurt en 1987 d’une pneumonie liée au sida, après avoir nié toute sa vie être homosexuel. Le musée qui lui est consacré à Las Vegas a fermé en 2010, faute de visiteurs. L’esthétique qu’il a créée, elle, est partout.

Céline Dion : le modèle économique de la résidence moderne

En 2003, Céline Dion signe un contrat de 100 millions de dollars pour une résidence de trois ans au Caesars Palace. Le chiffre fait scandale dans l’industrie — personne n’a jamais payé autant pour une résidence. La salle Colosseum est construite spécialement pour elle, 4 000 places, acoustique de salle de concert, scène rotative de 25 mètres.

« A New Day » tient l’affiche de 2003 à 2007. 717 représentations. 400 millions de dollars de recettes. Le retour sur investissement du Caesars Palace dépasse toutes les projections initiales. Le modèle est immédiatement copié : Elton John, Rod Stewart, Cher, Britney Spears négocient des résidences sur le même principe. Las Vegas cesse d’être un lieu de passage pour les artistes en tournée. Elle devient une destination en elle-même.

Dion revient en 2011 avec « Celine », une seconde résidence jusqu’en 2019. Plus de 1 100 shows au total. Elle est diagnostiquée d’un syndrome neurologique rare en 2022 et annule l’intégralité de sa tournée mondiale. Les billets pour ses shows à Las Vegas continuent de se vendre sur le marché secondaire à des prix sans rapport avec leur valeur faciale.

Tupac Shakur : le Strip comme scène du crime

Le 7 septembre 1996, Tupac Shakur assiste au combat Mike Tyson contre Bruce Seldon au MGM Grand. Tyson met son adversaire au tapis en 109 secondes. Dans le hall de l’hôtel, peu après, un membre de l’entourage de Tupac reconnaît Orlando Anderson — un membre du gang South Side Crips — et l’attaque. Tupac participe à la bagarre.

Deux heures plus tard, une BMW noire s’arrête à hauteur de la voiture de Suge Knight, patron du label Death Row, qui conduit Tupac vers une fête. Plusieurs coups de feu sont tirés. Tupac est atteint de quatre balles. Il meurt six jours plus tard à l’hôpital University Medical Center de Las Vegas. Il a 25 ans.

Aucune arrestation n’a jamais été effectuée dans cette affaire. Orlando Anderson est mort dans une fusillade séparée en 1998. Suge Knight est en prison depuis 2015 pour un autre homicide. Le meurtre de Tupac reste officiellement non résolu. Las Vegas garde ses secrets.

Brandon Flowers et la génération suivante

Brandon Flowers naît à Las Vegas en 1981. Son père travaille dans l’hôtellerie. Il grandit dans une ville construite pour les adultes, dans des quartiers résidentiels qui ressemblent à n’importe quelle banlieue américaine dès qu’on s’éloigne du Strip. En 2001, il répond à une petite annonce et rejoint un groupe de rock en formation : The Killers.

« Mr. Brightside », enregistré en 2003, devient l’un des singles les plus streamés de l’histoire du rock britannique — alors que le groupe est américain. La chanson décrit une jalousie obsessionnelle, des images de night-clubs et de trahison. Las Vegas comme arrière-plan émotionnel plutôt que carte postale. Le groupe vend 28 millions d’albums. Flowers vit toujours dans le Nevada.

Andre Agassi : né sur un court, formé dans une ville

Andre Agassi naît en 1970. Son père, Emmanuel — ancien boxeur iranien — construit une machine à balles dans le jardin familial et l’oblige à frapper 2 500 balles par jour dès l’âge de quatre ans. À sept ans, il est envoyé dans une académie de tennis en Floride. Il déteste le tennis pendant la majeure partie de sa carrière.

Agassi remporte huit tournois du Grand Chelem, devient numéro 1 mondial à deux reprises, et révèle en 2009 dans son autobiographie qu’il a consommé de la méthamphétamine en 1997, menti à l’ATP sur un test positif, et continué à jouer. Las Vegas produit des champions capables d’une franchise totale sur leurs propres failles. Sa fondation finance depuis 2001 des écoles publiques dans les quartiers défavorisés de la ville. Plus de 25 000 élèves en bénéficient chaque année.

Sheldon Adelson : l’homme qui a exporté Vegas

Sheldon Adelson grandit dans un appartement d’une pièce à Boston, fils d’un chauffeur de taxi ukrainien. Il vend des journaux à sept ans, fabrique des distributeurs automatiques à seize, monte et vend des dizaines d’entreprises avant quarante ans. En 1988, il rachète le Sands Hotel — celui du Rat Pack — pour le démolir et construire le Venetian à sa place.

L’idée du Venetian est simple et radicale : reproduire Venise à Las Vegas, avec canaux, gondoles, fresques au plafond et chambres de 65 mètres carrés minimum. Le projet coûte 1,5 milliard de dollars. Il ouvre en 1999 et change les standards de l’industrie hôtelière mondiale. Adelson reproduit la formule à Macao en 2004, puis à Singapour en 2010. Il meurt en 2021, quatrième fortune mondiale, avec 35 milliards de dollars. Parti d’un appartement d’une pièce à Boston.

Ce que Las Vegas fait aux légendes

Las Vegas n’est pas une ville qui conserve. Elle consomme, elle transforme, elle efface. Le Sands de Sinatra est un parking depuis 1996. Le Stardust, qui a servi de décor au film Casino, a été démoli en 2007. Le Desert Inn où Howard Hughes vivait reclus au dernier étage n’existe plus. Chaque décennie, une partie de la mémoire de la ville saute avec les bâtiments.

Ce qui reste, c’est le principe. Une ville construite sur l’idée que tout peut arriver en une nuit — la fortune, la ruine, la gloire ou la disparition. Les artistes qui y ont laissé une trace avaient en commun de comprendre cela mieux que les autres. Ils n’ont pas joué à Las Vegas. Ils ont joué avec Las Vegas.

Cette tradition du spectacle total — où l’excellence technique rencontre l’imprévu et la proximité humaine — se retrouve aujourd’hui dans les animation casino île-de-france : tables de roulette et de blackjack reconstituées, croupiers professionnels, l’ambiance des grandes salles sans les enjeux réels.

Questions fréquentes

Pourquoi Dean Martin buvait-il du lait coloré sur scène au lieu de whisky ?

Dean Martin jouait le personnage de l'alcoolique charmant, mais c'était une illusion soigneusement orchestrée. En réalité, il buvait du thé ou du lait coloré pendant ses performances avec le Rat Pack au Sands Hotel, cultivant une image de fêtard qui ne correspondait pas à sa vraie sobriété.

Comment Sinatra a-t-il quitté le Sands Hotel en 1967 ?

Après avoir dépassé son crédit de jeu, Frank Sinatra a fracassé un chariot de service sur la tête d'un chef de partie et s'est fait expulser du casino. Fidèle à sa légende, il s'est installé au Caesars Palace dès le lendemain — Las Vegas ne rompt jamais vraiment avec ses icônes.

Pourquoi Sammy Davis Jr. devait-il entrer par la porte de service des casinos où il se produisait ?

Malgré son statut de star du Rat Pack, Sammy Davis Jr. subissait la ségrégation raciale qui sévissait à Las Vegas dans les années 1960. Il pouvait divertir les foules blanches sur scène, mais devait utiliser les entrées réservées au personnel noir pour accéder aux établissements.

Combien de spectacles Elvis a-t-il donné à Las Vegas et pourquoi cette résidence a-t-elle tant duré ?

Elvis a donné 836 shows entre 1969 et 1977, transformant une résidence d'un mois en engagement de huit ans. Son premier concert en 1969 a été salué comme le meilleur show rock de l'année, sauvant sa carrière et créant le modèle moderne des résidences d'artistes à Vegas.

Le glamour de Las Vegas inspire aussi les grandes célébrations privées : une animation casino mariage transforme chaque réception en soirée inoubliable, digne des plus grands hôtels de Sin City.

📅 Repères chronologiques

1941
Ouverture de El Rancho Vegas, premier hôtel-casino du futur Strip de Las Vegas
1946
Bugsy Siegel inaugure le Flamingo Hotel, donnant à Las Vegas son image glamour et mafieuse
1960
Le Rat Pack (Frank Sinatra, Dean Martin, Sammy Davis Jr.) fait de Las Vegas sa scène emblématique au Sands Hotel
1966
Howard Hughes s’installe au Desert Inn et rachète plusieurs casinos, transformant l’image de la ville
1989
Ouverture du Mirage de Steve Wynn, lançant l’ère des méga-resorts modernes sur le Strip

« Las Vegas is the only place I know where money really talks — it says goodbye. »

— Frank Sinatra, Phrase attribuée à Frank Sinatra, figure emblématique du Rat Pack qui a fait de Las Vegas son terrain de jeu dans les années 1960

Le Strip de Las Vegas de nuit
🖻 Le Strip de Las Vegas de nuit
Vue aérienne du Las Vegas Strip illuminé, symbole mondial des casinos et du divertissement — Source : Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0
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