Les femmes croupiers, une conquête récente

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1952. Shirley Brancucci arrive à Las Vegas et sert des cocktails au Riviera, sur le Strip. Les plateaux trop lourds finissent par lui abîmer le dos. Al Sachs, alors directeur du Stardust, lui conseille l’école de croupier. Elle y apprend tous les jeux, puis devient l’une des premières femmes à tenir une table de baccara sur le Strip.

« Ils venaient juste de commencer à employer des femmes comme croupières sur le Strip », racontera-t-elle des décennies plus tard au Las Vegas Review-Journal. Avant elle, quelques femmes travaillaient déjà comme croupières, mais dans le centre-ville. Sur le Strip, l’avenue la plus prestigieuse de la ville, il n’y en avait aucune.

Une exclusion plus tenace que celle des joueuses

L’histoire des femmes au casino commence par une double exclusion. Avant même d’en être écartées comme employées, elles l’étaient comme clientes. Les premiers établissements français du début du XIXe siècle leur refusaient déjà l’entrée des salles de jeu, au nom d’une prétendue impulsivité financière qui inquiétait surtout leurs maris. La table, et bientôt le métier qui la sert, se construisent ainsi comme des espaces d’hommes, des deux côtés du tapis.

Le poste de croupier hérite de cette logique. Le costume de soirée qu’il porte depuis Monte-Carlo, le prestige attaché à la profession : tout ce vestiaire symbolique s’est construit au masculin. La confiance qu’on accorde à celui qui manie l’argent des autres en fait partie. Aucune loi n’a jamais eu besoin de l’écrire noir sur blanc.

Cette absence de texte explicite rend l’histoire plus difficile à dater avec précision. Il n’existe pas de décret « interdisant » le métier aux femmes, ni en France ni aux États-Unis. Ce sont des habitudes professionnelles, transmises de direction en direction, qui ont fait le travail de l’exclusion avec plus d’efficacité qu’une loi.

Las Vegas, des pionnières effacées par la légende

Aux États-Unis, des femmes ont dealé des cartes dès les années 1940, mais loin du Strip, dans les salles plus modestes du centre-ville. Une offre d’emploi pour croupières paraît même dès 1943 dans la presse locale. Les dealers masculins en place s’y opposent, et la parenthèse se referme presque aussitôt. Ce n’est qu’au tournant des années 1970 que le Strip ouvre ses tables aux femmes pour de bon, avec l’embauche de plusieurs croupières au Union Plaza et au Silver Slipper.

La légende hollywoodienne attribue souvent ce changement à un seul homme, Frank « Lefty » Rosenthal, rendu célèbre par le film « Casino » de Martin Scorsese. Les historiens du jeu nuancent ce récit : c’est Al Sachs, alors directeur du Stardust, qui aurait pris l’essentiel des décisions d’embauche. Même la mémoire du métier, ici, garde un biais masculin.

Les premières croupières du Strip ne se présentaient d’ailleurs pas comme des pionnières. L’une d’elles confiait en 1970 ne pas se battre pour les droits des femmes, mais saisir la meilleure offre d’emploi disponible. L’histoire collective s’écrit parfois sans que ses actrices la racontent comme telle.

À la même époque, une autre ligne de partage se rejouait derrière les tables : celle de la race. La déségrégation raciale du métier suit un calendrier distinct de celui de la mixité de genre, mais les deux avancent souvent sur le même tapis vert — porté, côté race, par des figures comme Sarann Knight Preddy, dont le parcours mérite un article à lui seul.

Monaco, une date précise : décembre 1997

À Monaco, l’histoire est mieux documentée. La Société des Bains de Mer, qui gère le casino de Monte-Carlo, confirme que le métier de croupier ne s’est ouvert aux femmes qu’en décembre 1997. C’est plus d’un siècle après l’ouverture du premier casino de la principauté.

Vingt-cinq ans après cette date, le secteur des jeux de table de la SBM compte une quarantaine de femmes employées ou cadres de jeux. Cela représente un peu plus de 10 % de l’effectif. Le mouvement reste lent : une ouverture officielle ne suffit pas à inverser, en une génération, deux siècles d’habitude.

En France, la tendance est comparable, même si elle reste moins documentée. Les écoles de croupiers forment désormais des promotions mixtes. Sarah, croupière dès 19 ans à Deauville puis à Juan-les-Pins, racontait à L’Étudiant son parcours jusqu’à devenir première croupière à Blotzheim, en Alsace.

D’autres femmes ont gravi tous les échelons du métier jusqu’à diriger elles-mêmes un casino. C’est le cas d’une ancienne croupière devenue directrice générale du Casino Le Lyon Vert, après vingt-cinq ans de carrière. Mais le constat demeure : les hommes restent aujourd’hui plus nombreux que les femmes derrière les tables de soirées professionnelles, comme dans les grands établissements du littoral.

La mixité du métier ne s’est donc pas imposée d’un coup, ni par décret, ni par accident. Elle s’est gagnée table par table, embauche par embauche, sur un terrain où, plus longtemps qu’ailleurs, la confiance avait un genre.

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