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1796. Palais Royal, Paris. Dans son roman « La Roulette, ou Histoire d’un joueur », l’écrivain Jacques Lablée décrit une table qu’il a vue de ses propres yeux. Trente-six numéros, une case zéro, une case double zéro. C’est la première description écrite connue d’une roulette telle qu’on la joue encore aujourd’hui.
Lablée ne décrit pas qu’une roue. Il décrit aussi le geste de celui qui la fait tourner, encaisse les mises et règle les gains. Le mot existait déjà depuis un siècle. Mais c’est à cette table du Palais Royal que le croupier et la roulette apparaissent, pour la première fois dans un texte, comme un seul et même tableau.
Un mot plus vieux que la roue qu’il sert aujourd’hui
Le terme « croupier » ne naît pas avec la roulette. Il vient de « croupe », le bas du dos d’un cheval. Au XVIIe siècle, le « cavalier croupier » désigne celui qui monte derrière un autre cavalier, en second. Le mot glisse ensuite vers les salons de jeu.
Dans les cercles aristocratiques de la fin du règne de Louis XIV, on joue à la bassette, un jeu de cartes venu d’Italie. Le croupier y assiste le banquier : il surveille les cartes, le conseille, parfois il avertit des coups à venir. Les Mémoires de Saint-Simon racontent comment le ministre Chamillart prenait des croupiers à la table de jeu du roi, lorsque les mises devenaient trop grosses pour qu’il joue seul. Le dictionnaire de Littré garde la trace de cet usage, un siècle avant que la roulette n’existe.
Le croupier de bassette n’a ni roue ni bille. Il compte les cartes, calcule les gains, conseille parfois son banquier à voix basse. Celui de la roulette, un siècle plus tard, hérite de ces réflexes de calcul rapide, mais les applique à un instrument tout nouveau.
Quand Lablée observe sa table en 1796, le mot a donc déjà traversé un siècle de jeux de cartes. La roulette ne crée pas le croupier. Elle lui donne l’instrument qui le rendra, deux cents ans plus tard, reconnaissable entre tous.
Le Palais Royal, laboratoire du jeu parisien
À la fin du XVIIIe siècle, le Palais Royal n’est plus une simple résidence princière. C’est une zone semi-autonome, dense en cafés, en arcades et en salles de jeu plus ou moins tolérées. La Révolution y a affaibli le contrôle royal sur les divertissements, et les tripots prospèrent dans ses galeries.
C’est dans ce désordre que la roulette prend sa forme actuelle, en croisant deux traditions plus anciennes. La première est une roue à numéros utilisée pour des paris simples. La seconde est le biribi, une loterie d’origine italienne où l’on tire au sort, parmi soixante-dix numéros peints sur des boules de bois.
La table que décrit Lablée combine les deux : une roue mécanique et un tapis de mises codifié. Une légende attribue même la roue à Blaise Pascal, qui cherchait au XVIIe siècle à construire une machine à mouvement perpétuel. Aucune preuve ne confirme ce récit, mais il circule depuis si longtemps qu’il fait désormais partie du folklore du jeu.
Cette table a déjà ses deux cases réservées à la banque — le zéro et le double zéro — qui garantissent un avantage mathématique à l’établissement. Le croupier, à cette époque, doit déjà calculer vite et juste. C’est une compétence héritée des tables de bassette.
1842 : la roulette se transforme, le métier aussi
Le jeu décrit par Lablée va encore changer. En 1842, les frères François et Louis Blanc suppriment la case double zéro de leurs tables. Le jeu en sort plus favorable aux joueurs, et l’établissement y gagne en réputation. La prohibition des jeux d’argent en France les pousse cependant à s’installer en Allemagne, à Bad Homburg, avant que François Blanc ne rejoigne Monaco en 1863.
Cette suppression d’une seule case change le calcul que le croupier effectue à chaque coup. L’avantage de la maison passe d’environ 5,4 % à 2,7 %, presque divisé par deux. Le geste reste identique : lancer la bille, annoncer le résultat, payer les mises gagnantes. Mais les chiffres que le croupier porte en tête, eux, ont changé.
Cette roulette à zéro unique, dite « roulette française » ou « européenne », est celle que l’on retrouve dans la quasi-totalité des roulettes françaises aujourd’hui. Le même principe vaut pour un grand casino comme pour une animation reconstituant une table de jeu lors d’une soirée privée. La plupart des joueurs présents n’ont jamais touché un tapis vert.
Plus de deux siècles séparent la table du Palais Royal de celle d’une soirée d’entreprise organisée aujourd’hui. Le tapis a changé de matière, l’éclairage n’est plus à la bougie, et le croupier ne porte plus tout à fait le même habit. Mais le triangle de base — la roue, les numéros, la personne qui les annonce à voix haute — reste celui que Lablée a couché sur le papier en 1796.
Le mot croupier a mis un siècle à trouver sa table. Depuis, il ne l’a plus quittée.
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