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**23 juin 1967. Marseille, avenue Saint-Julien. Antoine Guérini descend de sa Mercedes pour faire le plein. Son fils Félix est à ses côtés. Deux hommes sur une moto remontent l’avenue à contresens. Douze balles de calibre 45. Le parrain de la pègre marseillaise s’effondre sur le bitume, le crâne traversé.**
La guerre des casinos de la Côte d’Azur vient de s’écrire dans le sang. Elle dure depuis dix ans. Elle opposait deux hommes que tout séparait : un parrain de l’ombre, puissant et discret, et un aventurier politique adoubé par l’État. L’un régnait sur Marseille. L’autre voulait la Riviera entière.
Voici comment deux Corses ont failli contrôler le jeu légal en France — et comment leur guerre dit autant sur l’époque que sur eux.
Marcel Francisci : héros de guerre, parrain de l’ombre
Marcel Francisci ne ressemble pas aux parrains de son époque. Né en 1919 à Ciamannacce, en Corse, il rejoint les Forces françaises libres en 1943 et se bat en Italie. Quatre médailles, dont la Croix de Guerre. Rentré à Marseille, il bascule vers le trafic de cigarettes, puis l’héroïne. Ce mélange inédit — honneur militaire, réseaux politiques, argent du crime — lui ouvre des portes qu’aucun autre homme du Milieu ne peut franchir.
Dès les années 1950, il bâtit un empire discret. À Paris, il acquiert le Cercle Haussmann, établissement de jeu fréquenté par l’élite politique. À Londres et à Beyrouth, d’autres salles. L’argent des tripots sert à blanchir les revenus du trafic : les jetons achetés en dollars ressortent en devises propres. Son instrument politique est la SAC — le Service d’Action Civique, milice gaulliste dirigée par Jacques Foccart. Via ce réseau, Francisci obtient des licences de casino sur la Côte d’Azur que ses concurrents ne peuvent espérer. En 1971, il devient conseiller général de Corse-du-Sud sous étiquette RPR. Il ne joue pas. Il possède les tables — et quelques élus.
La main mise sur la Côte d’Azur et la réponse des Guérini
Pour Antoine Guérini, installé à Marseille depuis les années 1940, cette expansion est une déclaration de guerre. Né en 1902 à Calenzana, Guérini règne avec son frère Barthélémy sur la prostitution, le trafic d’héroïne via la French Connection et plusieurs établissements de jeu. Voir Francisci s’emparer méthodiquement du littoral azuréen, c’est regarder son territoire se réduire.
Le 4 mai 1965, la dynamique bascule. Robert Blémant, commissaire de la Brigade Mondaine de Nice, est abattu à Lançon-Provence. Policier retourné par le clan Guérini, devenu trop encombrant, il est éliminé par ceux qu’il protégeait. C’est une erreur stratégique fatale : Blémant était l’interface entre les Guérini et les forces de l’ordre niçoises. Sa mort prive le clan de sa couverture institutionnelle au moment précis où la pression de Francisci s’intensifie. Sans relais dans la police, sans appuis politiques comparables, les Guérini se retrouvent exposés.
Les années 1965-1967 sont celles de l’étranglement progressif. Francisci consolide ses positions sur la Riviera. Les Guérini perdent plusieurs établissements. Chaque camp sait que le dénouement sera violent.
L’exécution de 1967 et le règne sans partage
L’été 1967, Francisci passe à l’offensive finale. Selon plusieurs sources concordantes — dont les archives judiciaires de l’époque — des tueurs sont mandatés pour régler définitivement le problème Guérini. La station-service de l’avenue Saint-Julien devient le lieu d’exécution. Antoine Guérini meurt à 65 ans, en présence de son fils. Son frère Barthélémy sera arrêté quelques mois plus tard pour un autre meurtre. L’empire marseillais s’effondre en moins d’un an.
Francisci sort triomphant. Il règne sans partage sur les casinos de la Côte d’Azur, adoubé par un régime gaulliste qui préfère un partenaire fiable à un vide dangereux. Mais son arrogance lui attire de nouveaux ennemis. Après 1975, les républicains lui retirent leur confiance. La brigade financière rouvre ses dossiers. Il tente de se rapprocher de Roland Dumas, avocat socialiste, pour racheter une licence de jeu. Cette volte-face irrite profondément ses anciens alliés du SAC. Son histoire croise d’ailleurs celle d’autres figures corses actives sur la Méditerranée, documentée dans la saga de la mafia corse à Monte-Carlo.
L’héritage : quand le crime organisé structurait le jeu légal
La guerre Guérini-Francisci révèle une réalité de l’époque que les archives officielles minimisent : en France, dans les années 1960, la frontière entre le jeu légal et le crime organisé était poreuse. Les licences de casino passaient par des réseaux politiques. Les protections s’achetaient. Les territoires se négociaient avec des armes.
Francisci paiera son hubris. Le 16 janvier 1982, il est abattu dans le parking souterrain de son immeuble parisien de la rue de la Faisanderie. Onze balles, neuf impacts. L’assassinat reste officiellement non élucidé. Vengeance des Guérini, règlement de comptes interne au Milieu, purge politique — les théories n’ont jamais trouvé de réponse judiciaire. Quinze ans après avoir commandité la mort de Guérini, Francisci connaît le même destin. La Corse, décidément, ne pardonne pas.
Ce que ces hommes ont bâti — un imaginaire du casino comme lieu de pouvoir, de tension et de calcul — a survécu à leurs guerres. Aujourd’hui, cet univers existe dans un cadre radicalement différent : celui de la soirée casino entreprise, où la mécanique du jeu reste entière, sans les règlements de comptes.
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FAQ
**Qui était Marcel Francisci ?**
Né en 1919 à Ciamannacce, en Corse, Marcel Francisci était un ancien combattant décoré de la Croix de Guerre, propriétaire du Cercle Haussmann à Paris et conseiller général RPR de Corse-du-Sud. La DEA américaine le désignait comme l’un des cerveaux de la French Connection. Protégé par les réseaux gaullistes via la SAC, il a dominé les casinos de la Côte d’Azur après l’élimination de son rival Antoine Guérini en 1967. Il a été abattu à Paris le 16 janvier 1982, dans un assassinat jamais élucidé.
**Qu’était l’Unione Corse ?**
L’Unione Corse n’était pas une organisation structurée comme la Mafia sicilienne, mais un réseau de clans insulaires liés par des intérêts communs — trafic d’héroïne, jeu clandestin, prostitution. Son apogée se situe entre les années 1930 et 1970, quand l’héroïne produite à Marseille alimentait le marché américain via la French Connection. Guérini et Francisci en étaient deux figures majeures — et rivales.
**Qui a gagné la guerre des casinos de la Côte d’Azur ?**
Marcel Francisci, à court terme. En faisant éliminer Antoine Guérini en 1967, il prend le contrôle des casinos de la Riviera avec la complicité tacite des réseaux gaullistes. Mais sa domination ne dure pas : isolé politiquement après 1975, il est abattu à Paris en 1982. La guerre n’a pas vraiment de vainqueur — elle a seulement des survivants provisoires.