Baccarat et élites : le jeu des milliardaires et des mafias

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Il est 23 heures, salle privée du Trump Taj Mahal, Atlantic City. Décembre 1990. Akio Kashiwagi pose ses doigts sur le bord de la table. Pas de tremblement. Il a 200 000 dollars devant lui. Autour, le silence des croupiers, le froissement des billets qu’on ne compte pas, l’odeur du cuir et du whisky non entamé. Kashiwagi est un homme d’affaires japonais discret, mais ce soir-là il va jouer pendant deux mois, perdre près de 10 millions de dollars, puis disparaître dans la légende. On retrouvera son corps poignardé à Tokyo en 1992. Le baccarat ne l’a pas tué. Mais il l’a accompagné jusqu’au bord du précipice.

Ce jeu, plus que tout autre, raconte une histoire sociale. Celle des élites qui jouent sans témoins, des fortunes qui basculent en une nuit, et parfois des ombres qui s’en mêlent. Né en Italie au XVe siècle, adopté par les cours européennes, devenu roi à Monte-Carlo puis à Macao, le baccarat a toujours appartenu à ceux qui possèdent à la fois le capital et les codes. Il n’est pas un jeu comme les autres. Il est un marqueur.

Des cercles italiens aux scandales britanniques

Le mot baccara vient de l’italien zero. À la fin du XVe siècle, le jeu apparaît dans les cercles privés de Sicile. On y joue entre soi, loin du peuple. Très vite, il traverse les Alpes. En France, il devient le divertissement préféré des salons aristocratiques, avant d’être interdit sous Louis XIV — puis de revenir, plus prisé que jamais, sous la Régence.

Mais c’est en Angleterre victorienne que le baccarat gagne sa réputation sulfureuse. L’affaire de Tranby Croft, en 1890, éclabousse le prince de Galles, futur Édouard VII. On l’accuse d’avoir fermé les yeux sur une tentative de tricherie lors d’une partie privée. Le scandale fait la une des journaux, la noblesse tremble, mais le baccarat sort renforcé. Désormais, il fascine. Il est le jeu où les puissants peuvent tomber.

À Monte-Carlo, dans les années folles, le baccarat devient le passage obligé des fortunes internationales. Des tsars blancs en exil, des magnats du pétrole texans, des princes sans royaume s’y croisent. Les mises n’ont pas de limite. Les croupiers parlent à voix basse. On ne compte pas ses jetons devant les autres. L’esprit du jeu est fixé pour un siècle : peu de bruit, beaucoup d’argent, et l’impression persistante d’appartenir à un cercle fermé.

Macao, capitale mondiale du baccarat

Aujourd’hui, le cœur du baccarat bat à Macao. L’ancienne colonie portugaise est devenue, depuis 2002, le plus grand marché de jeu au monde — devant Las Vegas. Dans ses casinos flamboyants, le baccarat génère jusqu’à 90 % des revenus. Dans les salles VIP, pas de machines à sous. Pas de roulettes. Des tables de baccarat, alignées comme des autels.

Ce qui frappe d’abord, c’est le silence. Pas les hurlements des gagnants de Las Vegas. Des hommes en costume sombre, assis, qui retournent des cartes du bout des doigts. Parfois, ils soufflent sur le carton avant de le découvrir. Parfois, ils le tordent légèrement pour en deviner le bord. Rituels. Croyances. Le baccarat, à Macao, touche au religieux.

Mais derrière cette liturgie silencieuse, il y a une mécanique bien plus opaque. Les junkets amènent les joueurs chinois fortunés, organisent leur séjour, leur ouvrent des lignes de crédit colossales sans garantie bancaire. Dans les années 2000-2010, plusieurs de ces réseaux ont été infiltrés par les triades. Le baccarat est alors devenu un outil de blanchiment : on gagne de l’argent sale aux tables, on repart avec des chèques propres. En 2015, Pékin a frappé fort — arrestations, fermetures, régulation. Mais la réputation du baccarat comme jeu des ombres reste accrochée à lui.

Un joueur de Macao racontait : « La première fois, j’ai gagné 3 millions en vingt minutes. Je ne sentais plus mes mains. Mon junket m’a regardé et m’a dit : ‘Ce n’est rien, ce soir tu perdras le double.’ Il avait raison. » Le baccarat ne fait pas de cadeau. Il se souvient de tout.

Les destins brisés du baccarat

Akio Kashiwagi n’est pas le seul à avoir payé le prix de ce jeu. Le magnat australien Kerry Packer a joué des millions au baccarat en une seule nuit à Las Vegas dans les années 1990. Certains soirs, il gagnait assez pour déstabiliser les bilans des casinos. D’autres, il disparaissait sans un mot. Mais Packer avait compris : « Le baccarat n’est pas un jeu pour les pauvres. C’est un jeu pour ceux qui acceptent de tout perdre sans crier. »

Plus récemment, Phil Ivey a mis le monde du jeu en émoi. En 2012, ce champion de poker s’assied à une table de baccarat à Atlantic City. Il repart avec près de 10 millions de dollars. Sa méthode : l’edge sorting. En repérant des défauts d’impression asymétriques sur les cartes, il anticipe leur valeur. Stratégie géniale ou fraude ? Les casinos portent plainte. La justice américaine donne tort à Ivey. Mais le débat ne s’éteint pas. Le baccarat reste le jeu où la frontière entre génie et triche est la plus floue.

James Bond et la puissance du mythe

Le baccarat doit aussi sa longévité à un certain James Bond. En 1953, Ian Fleming choisit ce jeu pour l’affrontement central de Casino Royale. Pas le poker, plus connu du grand public. Le baccarat. Parce qu’il incarne le danger silencieux, la tension froide, l’élégance du risque. Bond et Le Chiffre s’affrontent à une table, sans autre public que le croupier. Pas de blagues. Pas de verres qui s’entrechoquent. Quand la donne est annoncée, tout bascule.

Le cinéma asiatique a prolongé ce mythe, liant baccarat, nuits de Macao et crime organisé. Dans God of Gamblers (1989) ou les polars hongkongais des années 2000, le jeu est associé aux triades, au luxe nocturne, à la mort qui rôde. Le baccarat n’est plus seulement joué : il est mis en scène. Et cette mise en scène fascine encore.

Le baccarat aujourd’hui : entre démocratisation et exclusivité

L’essor des casinos en ligne a démocratisé le baccarat. On peut désormais jouer pour quelques euros depuis son salon. Mais l’aura du jeu n’a pas disparu. Dans les casinos terrestres, les salles high limit continuent d’attirer une clientèle fortunée en quête de discrétion. À Londres, au Clermont Club, les mises dépassent encore parfois 100 000 livres par main.

Cinq siècles après ses origines italiennes, le baccarat n’a pas pris une ride. Il a traversé les révolutions, les interdictions, les scandales. Mais son ADN est resté intact : un jeu de cartes où l’argent n’est qu’un prétexte, et où le vrai enjeu, c’est la maîtrise de soi.

Cette atmosphère unique — silence, tension, concentration extrême — inspire aujourd’hui des animations casino d’entreprise qui recréent l’ambiance feutrée du baccarat sans mise réelle ni risque financier. Le jeu devient décor. L’émotion reste.

Questions fréquentes sur le baccarat

▸ Pourquoi le baccarat est-il associé aux élites et aux milliardaires ?

Le baccarat s’est historiquement développé dans des cercles fermés aristocratiques, avec des mises élevées et des codes d’accès stricts. De Monte-Carlo à Macao, il a toujours symbolisé un jeu réservé à ceux qui possèdent capitaux et relations — ce qui lui a valu son aura de jeu des puissants.

▸ Quel est le lien entre le baccarat et les triades à Macao ?

Dans les années 2000-2010, certains junkets à Macao ont été infiltrés par les triades chinoises, utilisant le baccarat pour blanchir de l’argent via des lignes de crédit opaques. Depuis 2015, la régulation chinoise a sévèrement restreint ces pratiques et dissous la plupart des réseaux junkets.

▸ Quelle est la plus grosse perte connue au baccarat ?

Akio Kashiwagi a perdu près de 10 millions de dollars en deux mois de jeu au Trump Taj Mahal entre 1990 et 1991. À Macao, certaines nuits de high rollers voient des pertes cumulées dépassant 50 millions de dollars sur l’ensemble des tables VIP d’un seul établissement.

📅 Repères chronologiques
1400
Le baccarat apparaît en Italie et en France à la cour du roi Charles VIII.
1950
James Bond popularise le baccarat — jeu de l’élite dans Casino Royale.
2000
Le baccarat devient le jeu principal des Whales à Macao.
2020
Le baccarat représente 88 % des revenus du jeu à Macao.

📅 Repères chronologiques

1830
Le baccarat apparaît pour la première fois dans les casinos français, popularisé par l’aristocratie européenne
1871
Le baccarat chemin de fer est codifié et devient le jeu favori des cercles privés parisiens
1959
Le baccarat punto banco est introduit aux États-Unis via La Havane et les casinos de Las Vegas
1990
Les casinos de Macao adoptent massivement le baccarat, qui devient le jeu dominant des VIP asiatiques
2014
Un scandale impliquant des triades et le blanchiment d’argent via le baccarat éclate dans plusieurs casinos de Macao
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