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Janvier 1883. Les kiosques parisiens affichent en une : « Suicide tragique de M. Andrieux à Monaco. » Une gravure montre la foule figée d’un casino, un homme effondré près d’une table de roulette, un revolver à ses côtés. Un éminent politicien français vient de se tuer après avoir dilapidé sa fortune.
Quelques lignes plus bas, un télégramme du président Jules Grévy : l’homme est vivant et en bonne santé à Paris. Et en bas de page, la révélation : l’image, l’histoire, le télégramme — tout était une publicité pour « Les Mystères de Monaco », un roman-feuilleton à paraître.
Quelques semaines après cette supercherie, un incident authentique alimente la même légende. Une Parisienne perd sa fortune au casino. La direction refuse de lui avancer les 2 000 francs qu’elle réclame. Elle sort de sa robe un revolver six-coups chargé d’une balle et le porte à sa tempe. Les gardes lui arrachent l’arme. Elle est escortée dans le bureau du directeur, où sa demande est satisfaite. Le rapport du directeur Vidal conclut : « Elle a admis qu’elle n’avait nullement l’intention de se tuer mais savait qu’il n’y aurait pas de meilleur moyen d’obtenir ce qu’elle voulait. »
49 suicides en deux mois et demi
En juillet 1888, la question arrive au Parlement britannique. Un député cite la « Gazetta del Piemonte » : 49 suicides en deux mois et demi à Monte-Carlo. L’article décrit des charrettes aux roues en caoutchouc qui sillonnent les jardins chaque nuit après la fermeture du casino — les corps dépouillés de leurs vêtements et objets de valeur, discrètement emportés pour être enterrés.
En 1900, le Chicago Inter-Ocean publie le témoignage supposé d’un employé du casino : une « table du suicide » particulière aurait été responsable de 113 morts en dix ans. L’employé décrit son impuissance face aux joueurs qui s’installent à ce siège maudit.
Aucune documentation officielle ne vient corroborer ces chiffres. Les archives de la Société des Bains de Mer, récemment ouvertes à des historiens comme Mark Braude de Stanford, ne révèlent aucune trace de cette mortalité exceptionnelle.
Monaco en 1863 : un terrain aride et un casino en faillite
Pour comprendre pourquoi ces histoires circulent, il faut revenir aux origines. En 1855, la principauté est au bord de la ruine. La princesse Caroline imagine un casino-resort balnéaire pour toute l’Europe — Monaco est alors le seul endroit du continent où le jeu public est légal.
En 1863, François Blanc arrive. Ancien spéculateur condamné pour corruption en France, il avait fait fortune en gérant un casino à Bad Homburg, en Allemagne. Il découvre trois églises, un hôtel miteux et un casino à deux étages en faillite. Il y ajoute un grand hôtel, un spa, un opéra grandiose signé Charles Garnier — l’architecte de l’Opéra de Paris — des jardins tropicaux et un tir aux pigeons en bord de mer. Le 1ᵉ juin 1866, le nouveau quartier est officiellement baptisé Monte-Carlo par le prince Charles III.
Blanc transforme aussi la mécanique du jeu. Dans les anciens casinos thermaux, l’argent passait d’un joueur à l’autre, avec une petite commission pour le propriétaire. Blanc impose que les joueurs affrontent une « maison » impersonnelle — la roulette, jusqu’alors peu populaire, devient le jeu central. Les profits deviennent réguliers, prévisibles, industriels.
500 000 visiteurs en 1889
Pendant que la presse publie ses récits macabres, Monte-Carlo explose. En 1869, 170 000 touristes visitent déjà la principauté. L’arrivée du chemin de fer en 1868 — ligne directe Paris-Monaco — change tout. En 1888, les chemins de fer amènent à eux seuls 394 000 visiteurs. En 1889, année du centenaire de la Révolution française : 500 000. Plus d’un million en 1902.
En 1870, le casino contribue suffisamment aux revenus de l’État pour que tous les impôts directs de la principauté soient abolis. Edvard Munch s’y installe en 1890, tente sa chance à la roulette, et lui consacre une toile en 1892. Sarah Bernhardt est la première vedette à fouler les planches de l’Opéra à l’ouverture du 25 janvier 1879.
Propagande ou réalité ?
Les pamphlets antijeu de l’époque, retrouvés dans les archives parisiennes, décrivent Monaco comme un lieu immoral où les pertes conduisent aux suicides et à la destruction des familles. Monaco était critiqué, selon l’historien Braude, comme « une principauté décadente dont la culture menaçait le tissu moral de la France. »
Des drames individuels ont certainement eu lieu — des pertes financières catastrophiques peuvent mener à des actes désespérés, et la recherche moderne confirme une corrélation entre jeu problématique et comportements suicidaires. Mais les 49 suicides en deux mois, la table maudite, les charrettes nocturnes : aucune archive ne les confirme. Ces récits en disent plus sur les peurs morales de la Belle Époque que sur Monte-Carlo.
Pour les soirées qui recréent le glamour des grandes salles sans les légendes noires, les animations casino en Île-de-France de L’As du Casino proposent l’atmosphère de Monte-Carlo — sans risque de finir dans une charrette à roues en caoutchouc.
Questions fréquentes
La Parisienne qui a sorti un revolver au casino voulait-elle vraiment se suicider ?
Pas du tout. Après que les gardes lui eurent arraché l'arme, elle a avoué au directeur qu'elle n'avait jamais eu l'intention de se tuer. C'était un stratagème calculé pour obtenir les 2 000 francs que le casino lui refusait — et ça a marché.
Pourquoi parlait-on de charrettes aux roues en caoutchouc circulant la nuit à Monte-Carlo ?
Selon la presse de l'époque, ces charrettes silencieuses récupéraient discrètement les corps de joueurs suicidés dans les jardins après la fermeture. C'était une légende urbaine macabre : aucune archive du casino n'a jamais confirmé l'existence de ces convois nocturnes.
Qu'est-ce qui a transformé Monaco d'un territoire aride en capitale du jeu européen ?
L'arrivée en 1863 de François Blanc, ancien spéculateur condamné qui a bâti un empire du divertissement : grand hôtel, opéra signé Garnier, jardins tropicaux. Il a aussi révolutionné le jeu en imposant la roulette contre une 'maison' impersonnelle, transformant le hasard en machine à profits industriels.
Les légendes noires sur les suicides ont-elles nui à la réputation de Monte-Carlo ?
Au contraire : pendant que la presse publiait ses récits macabres, la fréquentation explosait. De 170 000 visiteurs en 1869, Monaco est passé à 500 000 en 1889 et plus d'un million en 1902. Le scandale était apparemment la meilleure publicité.
📅 Repères chronologiques
« Monte Carlo is a place where a man may lose his money with the minimum of trouble and the maximum of discomfort. »
— Mark Twain, Remarque ironique de Mark Twain lors de son passage en Europe, consignée dans ses carnets de voyage, fin XIXe siècle

Façade du Casino de Monte-Carlo, circa 1890, symbole du jeu et du luxe européen à la Belle Époque — Source : Wikimedia Commons — Domaine public