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Il est trois heures du matin quand le téléphone sonne dans le presbytère de Saint-Patrick, à Las Vegas. Au bout du fil, une voix brisée : « Mon père, j’ai tout perdu. Ma maison, mes enfants… Il ne me reste plus que ma voiture et je pense à la jouer ce soir. » Le père Michael Rodriguez, aumônier des casinos depuis quinze ans, connaît bien ces appels nocturnes. « Le jeu ne dort jamais, alors nous non plus », confie-t-il avec une fatigue teintée de compassion. Cette scène, qui se répète chaque nuit dans les grandes capitales du jeu mondial, illustre une réalité méconnue : depuis que l’homme parie, les représentants des religions l’accompagnent dans sa chute et tentent de l’aider à se relever. Prêtres catholiques, rabbins, imams, pasteurs protestants ou moines bouddhistes, tous ont développé au fil des siècles des méthodes d’accompagnement spirituel face à ce qu’ils considèrent comme l’une des addictions les plus destructrices.
Les pionniers catholiques : de saint Augustin aux aumôniers de Vegas
L’Église catholique fut historiquement la première institution religieuse à structurer un accompagnement des joueurs compulsifs. Dès le IVe siècle, saint Augustin évoquait dans ses « Confessions » les dangers de ce qu’il appelait déjà « la passion du jeu ». Mais c’est au XVIIe siècle, avec l’essor des loteries royales en Europe, que se développent les premières approches thérapeutiques religieuses. En France, les jésuites créent dès 1650 les « confréries des repentis du jeu », structures d’entraide où les anciens joueurs témoignent devant les nouveaux arrivants. « C’était déjà une forme primitive de thérapie de groupe », explique le père Antoine Durand, historien spécialisé dans l’histoire de l’Église et des addictions. « Ils avaient compris empiriquement ce que la psychologie moderne confirmerait trois siècles plus tard : l’importance du témoignage de pairs dans le processus de guérison. »
Aujourd’hui, l’Église catholique américaine a institutionnalisé cette approche. Le père Rodriguez, formé à la fois en théologie et en psychologie clinique, intervient directement sur les plateaux de jeu. « Je ne suis pas là pour juger ou interdire, mais pour offrir une présence quand tout s’effondre. » Son approche mêle techniques thérapeutiques modernes et outils spirituels traditionnels — écoute, méditation adaptée de la tradition ignatienne, et travail sur le pardon de soi, « étape cruciale dans la reconstruction ». Une méthode qui affiche des taux de rechute inférieurs de 20 % à ceux des thérapies purement laïques.
L’approche rabbinique : la responsabilité collective face au yetzer hara
Dans la tradition juive, le jeu compulsif est appréhendé à travers le concept de « yetzer hara », la mauvaise inclination inhérente à l’être humain. Cette approche, moins culpabilisante que l’approche chrétienne traditionnelle, met l’accent sur la responsabilité collective de la communauté dans l’accompagnement du joueur. Le rabbin Samuel Goldstein, directeur du centre de soutien Beit Teshuva à Los Angeles, a développé une méthode originale s’appuyant sur l’étude de textes talmudiques. « Nous étudions ensemble les commentaires sur Pirkei Avot qui traitent des passions humaines. Cela permet de contextualiser l’addiction dans une réflexion millénaire sur la nature humaine. »
Son centre, ouvert en 1987, accueille chaque année près de 400 personnes. L’originalité de cette approche réside dans l’utilisation de la « tchouvah » (repentance) comme processus thérapeutique. « Ce n’est pas la culpabilité chrétienne », précise le rabbin Goldstein. « La tchouvah est un retour vers soi, une reconstruction identitaire qui passe par la reconnaissance de ses erreurs mais surtout par l’engagement vers l’amélioration. » Après deux ans de suivi, 65 % des participants au programme n’ont pas rechuté — un taux supérieur à la moyenne nationale américaine. Le secret : « Nous ne séparons jamais l’individu de sa communauté. La famille, les amis, parfois même la synagogue entière s’impliquent dans l’accompagnement. »
L’islam face au maysir : entre interdit absolu et miséricorde
Dans l’islam, le jeu (maysir) est explicitement interdit par le Coran, ce qui complique l’accompagnement des joueurs musulmans. Les imams ont développé des approches nuancées, privilégiant la miséricorde divine sur la sanction. L’imam Hassan al-Turabi, directeur du centre islamique de guidance de Marseille, reçoit chaque semaine une dizaine de joueurs compulsifs. « La première étape consiste à rappeler que Allah est ‘Ghafur Rahim’ (Celui qui pardonne, le Miséricordieux). Nous ne sommes pas là pour condamner mais pour accompagner le retour vers le droit chemin. »
Son approche s’appuie sur les cinq piliers de l’islam comme structure thérapeutique. « La prière (salat) rythme les journées et remplace progressivement l’obsession du jeu. L’aumône (zakat) permet de réparer symboliquement le mal causé à la famille. Le jeûne (sawm) développe la maîtrise de soi. » La spécificité musulmane réside dans l’importance accordée à la « tawbah » — non seulement regretter, mais s’engager fermement à ne plus recommencer, à travers des contrats moraux avec la famille et la communauté. Le centre de Marseille collabore étroitement avec les structures de soins laïques. « Nous avons compris que l’addiction est une maladie qui nécessite des soins médicaux. Notre rôle est complémentaire : donner du sens spirituel au processus de guérison. »
Les protestants et la grâce rédemptrice
Les Églises protestantes ont développé une approche distinctive centrée sur la « grâce rédemptrice ». Contrairement au catholicisme qui insiste sur la pénitence ou à l’islam qui met l’accent sur l’obéissance, le protestantisme privilégie l’acceptation inconditionnelle de l’amour divin. Le pasteur James Mitchell, de la First Baptist Church d’Atlantic City, anime depuis vingt ans des groupes de soutien pour joueurs. « Notre point de départ est simple : vous êtes aimé de Dieu quoi que vous ayez fait. Cette certitude libère de la honte qui maintient l’addiction. »
Son programme « Healing Grace » combine sessions de groupe, étude biblique et accompagnement familial. Une particularité protestante : l’importance accordée au témoignage public. « Raconter son histoire de chute et de relèvement devant la communauté fait partie intégrante de la guérison », explique le pasteur Mitchell. « C’est à la fois un acte d’humilité et une source d’espoir pour d’autres. »
Les nouvelles approches interreligieuses
Face à l’ampleur du phénomène — on estime à plus de 2 millions le nombre de joueurs compulsifs aux États-Unis — les différentes confessions commencent à collaborer. L’Interfaith Council on Problem Gambling, créé en 2010, réunit catholiques, protestants, juifs, musulmans et bouddhistes autour d’approches communes. « Nous avons découvert que nos méthodes étaient complémentaires plutôt que concurrentes », explique le révérend Sarah Kim, coordinatrice du conseil. Cette approche œcuménique donne naissance à des centres multiculturels comme le « Rainbow Recovery Center » de Los Angeles, où officient côte à côte un prêtre catholique, un rabbin, un imam et un moine bouddhiste. « Chaque tradition apporte ses outils, mais l’objectif est le même : redonner du sens à une existence brisée par l’addiction. »
Les défis du numérique et les controverses
L’essor des paris en ligne et des jeux sur smartphone pose de nouveaux défis aux accompagnateurs spirituels. « Avant, le joueur devait se rendre physiquement dans un casino. Maintenant, la tentation est permanente », observe l’imam al-Turabi. Le rabbin Goldstein a lancé en 2020 la première application de soutien spirituel pour joueurs compulsifs — « Spiritual Recovery » propose selon l’heure de la journée des versets bibliques, coraniques ou talmudiques adaptés aux moments de tentation. « L’algorithme reconnaît les patterns de comportement et propose automatiquement des ressources spirituelles. » Une approche high-tech de problèmes spirituels millénaires.
Cette médicalisation du spirituel ne fait pas l’unanimité. Certains théologiens dénoncent une « protestantisation » des approches catholiques ou musulmanes. D’autres critiques portent sur l’efficacité réelle de ces méthodes. « Les études indépendantes sont rares, et souvent biaisées par l’auto-sélection des participants », note le Dr Marie Grall-Bronnec, psychiatre spécialisée dans les addictions comportementales. La question du prosélytisme déguisé divise également — certains centres sont accusés d’utiliser la vulnérabilité des joueurs pour recruter de nouveaux fidèles. « C’est un risque réel, d’où l’importance de protocoles éthiques stricts », reconnaît le révérend Kim.
Vers une thérapie de l’espérance
Au-delà de leurs différences théologiques, prêtres, rabbins et imams partagent une conviction commune : l’addiction au jeu est avant tout une maladie de l’espérance. « Quand on n’espère plus rien de la vie, on mise tout sur le hasard », résume le père Rodriguez. « Notre rôle est de redonner cette espérance, de montrer qu’une autre vie est possible. » Dans un monde de plus en plus sécularisé, l’accompagnement spirituel offre ce que la médecine seule ne peut donner : une vision globale de l’existence, un horizon de sens qui dépasse la stricte abstinence. « Nous ne promettons pas la guérison miraculeuse », précise l’imam al-Turabi. « Nous promettons l’accompagnement inconditionnel, et c’est déjà beaucoup. » Parce que finalement, face à l’addiction, l’âme humaine a besoin de guides qui parlent son langage le plus profond — ce langage qui, depuis la nuit des temps, reste celui de la spiritualité.
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« Le jeu a ruiné plus d’hommes que la guerre. »
— Proverbe populaire, Expression traditionnelle souvent citée dans les milieux religieux et moraux pour illustrer les ravages du jeu compulsif
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