Le Vatican et les casinos romains : quand l’Église fermait les yeux

⏱ Temps de lecture : 9 min

Rome, octobre 1978. Dans une villa discrète de la via Cassia, un cardinal en soutane noire observe attentivement les cartes étalées devant lui. Autour de la table feutrée, des hommes en costume croisé parlent à voix basse. L’argent change de main. Les montants évoqués dépassent l’entendement : des millions de lires, des propriétés, des faveurs politiques. Cette scène, rapportée par le journaliste italien Roberto Gervaso dans ses mémoires, illustre une réalité longtemps occultée : les liens troubles entre certains membres de la hiérarchie catholique et l’univers du jeu clandestin romain. Car si le Vatican condamne officiellement le jeu depuis des siècles, la réalité s’avère plus nuancée.

L’héritage antique : quand Rome jouait déjà sous l’œil des dieux

Pour comprendre cette contradiction apparente, il faut remonter aux origines. La Rome antique était déjà obsédée par le jeu — pratiqué par toutes les classes sociales malgré les lois sévères. Les premiers chrétiens héritent de cette culture du pari, tout en la condamnant théoriquement. Dès le IVe siècle, les canons apostoliques interdisent formellement les jeux de hasard aux clercs sous peine d’excommunication. Le Concile de Latran IV (1215) confirme cette interdiction. Un interdit qui traverse les siècles mais qui, dans la pratique, connaît de nombreux accommodements. Les vestiges de jeux de dés se retrouvent encore aujourd’hui dans le Forum romain, la basilique Julia, le Colisée, et même aux entrées des temples antiques — une persistance symbolique qui interroge sur la façon dont l’Église a géré cet héritage encombrant.

Les arrangements du pouvoir temporel

La réponse se trouve dans la nature même du pouvoir pontifical. Jusqu’en 1870, les papes règnent sur les États de l’Église, un territoire nécessitant des revenus considérables. Pie IX autorise ainsi dès 1847 la « Lotteria di Beneficenza » pour financer les œuvres caritatives — un compromis moral habile : puisque les bénéfices servent la charité, le jeu devient acceptable. Cette logique perdure : aujourd’hui encore, le Vatican encourage les tombolas charitables tout en condamnant les jeux commerciaux.

Mais derrière cette façade officielle, d’autres réalités émergent. Des témoignages d’époque, compilés par l’historien Hubert Wolf dans ses « Archives secrètes du Vatican », révèlent que certains prélats fréquentaient assidûment les cercles privés de la noblesse romaine, où les parties de cartes s’accompagnaient de mises substantielles.

L’ombre de la banque vaticane

C’est avec la création de l’Institut pour les Œuvres de Religion (IOR) en 1942 que la situation se complique véritablement. Michele Sindona, financier proche du Vatican, possède des intérêts dans plusieurs casinos siciliens et des liens avec le crime organisé. Quand son empire s’effondre en 1974, les enquêteurs découvrent des transferts de fonds suspects entre ses établissements de jeu et des comptes liés au Vatican. Plus troublant encore, le scandale de la Banco Ambrosiano révèle l’ampleur des connexions. Roberto Calvi, surnommé « le banquier de Dieu » en raison de ses liens avec le Vatican, fut retrouvé pendu sous le pont de Blackfriars à Londres avec des briques dans les poches — accusé d’avoir volé des millions appartenant à la mafia.

Le cardinal Paul Marcinkus, directeur de l’IOR, signe des lettres de patronage douteuses pour la banque de Calvi, permettant à la Banco Ambrosiano de dissimuler des pertes colossales. Quand l’affaire éclate, 1,287 milliard de dollars manquent sur les comptes généraux de la banque. Sindona avait convaincu Marcinkus d’investir les fonds pontificaux dans ses montages financiers, promettant des rendements exceptionnels. En réalité, l’argent transitait par ses casinos avant d’être réinvesti dans des opérations immobilières douteuses. Les enquêteurs découvriront que plusieurs millions de dollars du Vatican ont été « perdus » dans des parties de poker truquées organisées dans ses établissements.

Les cercles romains : un univers parallèle

Parallèlement à ces scandales financiers, Rome développe au XXe siècle un réseau sophistiqué de jeux clandestins. Le journaliste Enzo Biagi, dans ses carnets publiés à titre posthume, décrit l’ambiance feutrée du « Circolo di Via Veneto », un club privé des années 1960 où se côtoient aristocrates, hommes d’affaires et… quelques monsignori. « On y joue gros, raconte Biagi, et personne ne pose de questions sur l’origine des mises. Certaines soutanes violettes y sont familières. »

Ces établissements, tolérés par des autorités complaisantes, bénéficient parfois de protections inattendues. En 1968, une descente de police au « Club dei Principi » révèle la présence de Mgr Antonio Samorè, alors substitut de la Secrétairerie d’État. L’affaire sera étouffée, mais le scandale filtre dans la presse internationale. La loge maçonnique Propaganda Due (P2), dont Roberto Calvi était membre, contrôlait plusieurs casinos du nord de l’Italie utilisés pour des opérations de blanchiment. Des prélats figuraient sur les listes de « sympathisants » de la loge, sans nécessairement en être membres actifs — ce qui explique en partie la complaisance de certaines autorités ecclésiastiques.

L’argent de la foi détourné

En 2012, les États-Unis incluent le Vatican dans leur liste de pays où le blanchiment d’argent pourrait facilement avoir lieu. Le monsignore Nunzio Scarano, comptable senior à l’APSA, est arrêté en juin 2013 avec deux complices pour corruption et fraude, soupçonnés d’avoir planifié de faire passer clandestinement 20 millions d’euros en liquide de Suisse en Italie. Des millions d’euros en « faux dons » d’entreprises offshore avaient transité par ses comptes, dissimulant des opérations de blanchiment dont une partie alimentait les réseaux de jeu clandestins romains.

Les réformes de François : nettoyer les écuries d’Augias

L’élection du pape François en 2013 marque une rupture. Un nouveau document interdit à l’Église catholique d’investir dans les jeux, la pornographie, la prostitution, l’industrie de l’armement et certaines industries pharmaceutiques. François centralise tous les comptes des départements vaticans à l’IOR, retirant le pouvoir financier au clergé non expert. Les résultats sont spectaculaires : selon les états financiers 2013 de la Banque vaticane, plus de 2 000 comptes clients ont été bloqués et 3 000 « relations clients » fermées depuis avril 2013.

Ces réformes ne se font pas sans résistances. Libero Milone, nommé auditeur général en 2015, est limogé en 2017 alors qu’il s’approchait de découvertes embarrassantes. Le cardinal Angelo Becciu, troisième dans la hiérarchie vaticane, perd la confiance du pape en septembre 2020. Son procès est historique : c’est la première fois qu’un cardinal est condamné par un tribunal du Vatican. « C’est le signe que quelque chose — au cours des 10 dernières années du pontificat de François — a changé au Vatican. »

Rome aujourd’hui et les leçons d’une histoire trouble

La principale raison du manque d’établissements de jeu à Rome reste l’emprise forte de l’Église catholique. Pour les Italiens religieux dévoués, une combinaison entre église et salles de jeu est inacceptable, et le contrôle sur l’activité des casinos est exceptionnellement élevé. Les quelques établissements légaux de Rome opèrent sous surveillance étroite. Mais l’interdiction alimente paradoxalement un marché noir florissant que les réformes de François peinent à éradiquer complètement.

Cette investigation révèle une vérité plus profonde : l’Église, institution humaine malgré ses prétentions spirituelles, n’échappe pas aux contradictions de son époque. Entre les principes moraux affichés et les compromissions pratiques, entre la condamnation du jeu et sa tolérance intéressée, se dessine le portrait d’une institution traversée par les mêmes tensions que la société qu’elle prétend guider. La réforme de ses mœurs pourrait bien prendre encore quelques pontificats — car Rome ne s’est pas faite en un jour.

Ces dynamiques se retrouvent dans les formats de cohésion d’équipe par le jeu : animer un team building avec tables de casino, avec tables et croupiers professionnels disponibles en Île-de-France.

📅 Repères chronologiques

1638
Ouverture du Ridotto à Venise, premier casino public d’Europe, toléré malgré les condamnations de l’Église
1744
Fermeture du Ridotto de Venise par le gouvernement, sous pression morale mais non ecclésiastique directe
1815
Après le Congrès de Vienne, les États pontificaux maintiennent une tolérance de fait envers les jeux dans les cercles privés romains
1870
Fin du pouvoir temporel du pape et prise de Rome par l’Italie : la réglementation du jeu passe aux autorités italiennes
1923
L’Italie fasciste autorise le Casino de Sanremo, tandis que le Vatican, replié sur lui-même depuis les Accords du Latran (1929), ne s’y oppose pas publiquement
Vue du Ridotto de Venise par Gabriel Bella
🖻 Vue du Ridotto de Venise par Gabriel Bella
Le Ridotto de Venise, première maison de jeu publique d’Europe, peint par Gabriel Bella au XVIIIe siècle. — Source : Wikimedia Commons — Domaine public
Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut