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Marseille, 1935. Son père est pianiste, trotskiste, résistant. Il mourra à Dachau quand le fils a 9 ans. Trente ans plus tard, le fils est commissaire adjoint de la Brigade mondaine à Paris, dans les bars et les lupanars clandestins de la capitale.
Lucien Aimé-Blanc entre dans la police en 1962, par hasard plus que par vocation. Il a grandi sur le Vieux-Port avec sa grand-mère, sans père, dans l’ombre d’une histoire familiale marquée par la déportation et l’absence. De cette enfance, il tire un rapport particulier à l’autorité — et une capacité à évoluer dans les marges.
Ses collègues l’appellent « Lulu ». Il porte un Perfecto sous un imper noir, des santiags, et fume autant que dans les années 1960. Il s’encanaille dans les rades, cultive les indics, fréquente les filles de la rue Godot-de-Mauroy. C’est sa méthode. Elle lui vaudra des résultats éclatants et une mutation-sanction.
La Brigade mondaine : entre répression et tolérance
En 1964, il est nommé commissaire-adjoint de la brigade mondaine — officiellement la brigade de répression du proxénétisme, installée au 36, quai des Orfèvres. Depuis la fermeture des maisons closes en 1946, la Mondaine gère les centaines de lupanars clandestins qui ont pris leur place. La frontière entre répression et encadrement est permanente.
Ses agents sont répartis en groupes aux noms évocateurs : le « groupe des cocus », le « groupe des OBM » (outrages aux bonnes mœurs), le « groupe des bars ». Aimé-Blanc croise Madame Claude — proxénète de haut vol et indicatrice, dont les clients viennent des plus hautes sphères. Il croise Katia la Rouquine, maquerelle condamnée pour proxénétisme hôtelier en 1974, qui équipait ses chambres de vitres sans tain pour photographier ecclésiastiques et hommes politiques. Il croise des ministres, des PDG, un cardinal.
La Mondaine fascine le public précisément parce qu’elle vit dans cet espace où le cocasse côtoie le sordide, le secret et le scandale.
Le matin du 29 octobre 1965
Ce matin-là, l’inspecteur Louis Souchon entre dans le bureau d’Aimé-Blanc. Il a besoin du break — la Peugeot 403 noire habituellement réservée au ramassage des prostituées. « On doit interpeller un Bic au Drugstore Saint-Germain. » Puis, en partant : « Si ça t’intéresse, tu peux venir avec nous, on se fera une bonne bouffe après. »
Lulu ne veut pas rater son rendez-vous avec une fille. Il reste. « Bien m’en a pris », dira-t-il quarante ans plus tard.
Ce jour-là, Souchon et son adjoint Voitot enlèvent l’opposant marocain Mehdi Ben Barka devant la brasserie Lipp. L’affaire devient l’un des scandales les plus retentissants de la Ve République. La Brigade mondaine est dissoute. Aimé-Blanc, dont le bureau jouxtait celui de Souchon, est interrogé par le juge Ramaël en 2006 — il révèle dans son livre que les autorités françaises connaissaient les menaces pesant sur Ben Barka, et l’existence d’écoutes téléphoniques prouvant la préméditation.
Antigang, French Connection, Mesrine
Viré de la Mondaine comme tout le monde, il atterrit à l’Antigang en 1966. En 1974, retour à Marseille pour diriger la brigade des stupéfiants, en pleine French Connection. Il contribue au démantèlement de ce réseau international d’héroïne qui alimentait les États-Unis via Marseille.
En 1977, il prend la tête de l’Office central de répression du banditisme. C’est là qu’il entre en rivalité avec le commissaire Broussard dans la traque de Jacques Mesrine. Sa méthode : libérer un indic en prison en échange d’informations, remonter jusqu’à Charlie Bauer, localiser l’ennemi public numéro 1. Tortueuse, rocambolesque — et efficace. Mesrine est abattu porte de Clignancourt le 2 novembre 1979.
La chute
En 1981, ses rendez-vous discrets avec un certain Jean-Pierre Maïone-Libaude — ancien activiste OAS reconverti dans le banditisme, alors recherché par un juge pour détention d’armes — lui valent une mutation-sanction à la police judiciaire de Lille. Ses liens avec le Service d’action civique, bras armé occulte du gaullisme, complètent le tableau.
C’est le revers inhérent à sa méthode. Quand on construit son efficacité sur des relations personnelles avec des individus évoluant dans la marginalité, la frontière finit par se brouiller.
Il termine sa carrière en Centrafrique, assurant la sécurité du président Ange-Félix Patassé de 1990 à 1993. Il publie deux livres après sa retraite — sur la mort de Mesrine en 2002, sur les secrets de la Ve République en 2006. Il meurt à Lille le 19 février 2020, à 84 ans, Perfecto et santiags jusqu’au bout.
Trente-deux ans de police. L’affaire Ben Barka. La French Connection. Mesrine. Madame Claude. Et une mutation pour avoir fréquenté les mauvaises personnes — lui qui n’avait jamais fait autre chose.
Questions fréquentes
Pourquoi Lucien Aimé-Blanc a-t-il échappé à l'affaire Ben Barka ?
Le 29 octobre 1965, son collègue Souchon lui propose de l'accompagner au Drugstore Saint-Germain pour une interpellation. Aimé-Blanc refuse car il a rendez-vous avec une fille. Ce jour-là, Souchon enlève l'opposant marocain Ben Barka, déclenchant l'un des plus grands scandales de la Ve République et la dissolution de la Brigade mondaine.
Qu'est-ce que la Brigade mondaine faisait vraiment après 1946 ?
Officiellement chargée de réprimer le proxénétisme après la fermeture des maisons closes, elle gérait en réalité les centaines de lupanars clandestins de Paris. La frontière entre répression et encadrement était permanente : ses agents côtoyaient Madame Claude, des ministres, un cardinal, naviguant dans un monde où le secret et le scandale se croisaient quotidiennement.
Comment Aimé-Blanc a-t-il contribué à localiser Mesrine ?
Sa méthode était tortueuse mais efficace : il fait libérer un indic emprisonné en échange d'informations, remonte jusqu'à Charlie Bauer, et localise ainsi l'ennemi public numéro 1. Mesrine est abattu porte de Clignancourt le 2 novembre 1979, au terme d'une rivalité entre Aimé-Blanc et le commissaire Broussard.
Pourquoi un commissaire légendaire finit-il muté à Lille en 1981 ?
Ses rendez-vous secrets avec Jean-Pierre Maïone-Libaude, ancien activiste OAS recherché pour détention d'armes, lui valent une mutation-sanction. Ses liens supposés avec le Service d'action civique, bras armé occulte du gaullisme, achèvent de compromettre sa carrière parisienne malgré ses succès retentissants.
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