La chance sourit-elle à tout le monde ? Entre loterie

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Viktor Frankl est déporté en 1942. Il passe deux ans dans les camps de concentration nazis, dont Auschwitz. Il perd ses parents, son frère, sa femme. Il survit. Dans les camps, il observe comment certains prisonniers maintiennent une dignité intérieure dans des conditions conçues pour la détruire. Cette observation devient la base d’une théorie sur ce que les humains peuvent contrôler même quand ils ne contrôlent rien d’autre : la façon dont ils choisissent de répondre à ce qui leur arrive.

Il y a deux façons de penser à la chance. La première est externe : la chance comme quelque chose qui arrive ou n’arrive pas, indépendamment de nous. La deuxième est interne : la chance comme quelque chose que nous créons partiellement par nos attitudes et nos comportements. La plupart des gens oscillent entre les deux selon les circonstances — ils s’attribuent leurs succès et attribuent leurs échecs au manque de chance.

La loterie de la naissance

John Rawls, philosophe américain, a développé une expérience de pensée appelée « le voile d’ignorance ». Imaginez que vous devez concevoir une société juste sans savoir quelle position vous y occuperez — quelle famille, quel pays, quel siècle, quelles capacités physiques et mentales seront les vôtres. Rawls suggère que dans cette situation, vous concevriez une société qui protège les moins favorisés, parce que vous pourriez être l’un d’eux.

Cette expérience de pensée révèle quelque chose d’inconfortable : une part significative de ce qui nous arrive résulte de circonstances que nous n’avons pas choisies. Naître dans un pays en paix ou en guerre, dans une famille aisée ou pauvre, avec une bonne santé ou des limitations sérieuses — ces variables ont des effets massifs sur les trajectoires de vie, et elles précèdent toute décision personnelle.

Le népotisme et les passe-droits scandalisent précisément parce qu’ils rendent visible une injustice que nous préférons ne pas regarder en face : les chances ne sont pas équitablement distribuées au départ, et certaines personnes ont des accélérateurs structurels que d’autres n’ont pas.

Ce que Frankl a compris dans les camps

La contribution de Frankl à cette question n’est pas de nier l’inégalité des conditions de départ. Elle est de montrer ce qui reste possible même quand les conditions sont au pire. Dans les camps, il observait que certains prisonniers — pas tous, et pas toujours les mêmes — maintenaient une capacité à donner du sens à leur existence même dans des circonstances conçues pour l’éliminer.

Sa formulation est précise : « Il est possible de trouver un sens à l’existence, même dans une situation désespérée, où il est impossible de changer son destin. L’important est alors de faire appel au potentiel le plus élevé de l’être humain : celui de transformer une tragédie personnelle en victoire, une souffrance en une réalisation. »

Ce n’est pas de l’optimisme naïf. Frankl ne dit pas que tout se passe bien si on le décide. Il dit que même quand rien ne peut être changé à la situation extérieure, il reste quelque chose sur quoi l’individu a une prise : son attitude intérieure face à cette situation. C’est peu et c’est énorme.

Le locus de contrôle

Julian Rotter, psychologue américain, a introduit en 1966 la notion de « locus de contrôle » — le lieu où une personne situe la cause de ce qui lui arrive. Un locus externe : « ce qui m’arrive dépend des autres, du hasard, des circonstances. » Un locus interne : « ce qui m’arrive dépend de mes actions, de mes compétences, de mes décisions. »

Ni l’un ni l’autre n’est complètement juste. Certaines choses dépendent effectivement de nous. D’autres non. Mais les personnes avec un locus de contrôle interne développent une tendance à attribuer leurs réussites à des causes internes stables — « j’ai réussi parce que j’ai les compétences pour ça » — et leurs échecs à des causes externes temporaires — « ça n’a pas marché cette fois-ci à cause des circonstances. » Cette configuration produit une résilience spécifique : les succès renforcent la confiance, les échecs ne détruisent pas l’image de soi.

Le profil inverse — attribuer les succès à la chance et les échecs à ses propres limites — produit l’effet contraire : une anxiété persistante (le prochain succès dépend du hasard, donc incertain) combinée à une dévalorisation progressive.

Les gagnants du loto et l’autre face du problème

Les études sur les gagnants de loterie constituent un cas d’école sur la temporalité de la chance. Dans les mois qui suivent un gain important, les niveaux de bonheur autodéclaré augmentent. Dans les années qui suivent, ils reviennent généralement à leur niveau de base — un phénomène que les psychologues appellent l’ »adaptation hédonique ». On s’adapte aux nouvelles conditions, qu’elles soient meilleures ou pires.

Des cas documentés montrent des gagnants qui ont vu leur vie se dégrader après un gain massif — relations familiales détruites par les conflits autour de l’argent, perte de sens du travail, incapacité à gérer une richesse soudaine sans les compétences qui s’acquièrent progressivement. Ce qui semblait être une bénédiction devient une épreuve.

L’inverse existe aussi : des personnes qui traversent des épreuves graves — maladie, accident, faillite — et qui décrivent rétrospectivement cette période comme le moment où elles ont compris ce qui comptait vraiment pour elles, réorienté leur vie, développé des ressources qu’elles n’auraient pas développées autrement.

Provoquer la chance : ce que les données montrent

Philippe Gabilliet, professeur de psychologie et de management, formule la question en termes d’imputabilité — notion empruntée au philosophe Paul Ricœur. Si certaines personnes « ont de la chance à répétition », il doit y avoir quelque chose qui leur est imputable dans ce résultat. La chance psychologique des chanceux habituels doit être pensée non comme un événement extérieur fortuit, mais comme un facteur interne — une attitude ou un comportement mis en œuvre en situation.

Tal Ben Shahar, qui enseigne la psychologie positive à Harvard et dans d’autres institutions mondiales, formule la même idée différemment : « Les individus considérés comme ayant de la chance créent les conditions de celle-ci en repérant et en exploitant tout de suite l’inattendu. Dans ce que la plupart des gens interprètent comme une coïncidence dépourvue de sens, eux voient une occasion à saisir. »

Ce n’est pas de la pensée magique. C’est de l’attention sélective, de la disponibilité cognitive, et une disposition à agir sur des signaux faibles que d’autres laissent passer.

Ce que les joueurs professionnels ont appris

Les professionnels qui gèrent l’incertitude de façon systématique — joueurs de poker, statisticiens, investisseurs, météorologues — partagent une attitude commune : ils se méfient du hasard et travaillent à en réduire la part. Ils ne cherchent pas à « avoir de la chance » ; ils cherchent à créer des conditions dans lesquelles leurs compétences peuvent s’exprimer sur le long terme malgré la variance à court terme.

Cette approche illustre ce que Rotter appelait un locus interne appliqué à l’incertitude. Pas d’illusion de contrôle total — les dés tombent comme ils tombent, les marchés font ce qu’ils font. Mais une conviction que la qualité des décisions, maintenue sur le long terme, finit par s’exprimer dans les résultats.

C’est cette même dynamique que les croupiers professionnels des soirée casino animent autour des tables — roulette, blackjack, poker — où chaque participant expérimente en temps réel la relation entre décision, hasard et résultat. Pas d’argent réel, mais la même structure psychologique : ce qui semble être de la chance dépend aussi de comment on joue.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que Viktor Frankl a découvert sur la chance dans les camps de concentration ?

Frankl a observé que même dans les pires conditions, certains prisonniers maintenaient une dignité intérieure. Sa découverte révolutionnaire : quand on ne peut rien changer à la situation extérieure, il reste toujours une liberté ultime – choisir son attitude face à ce qui arrive.

Pourquoi le népotisme nous scandalise-t-il autant ?

Le népotisme rend visible une vérité inconfortable que nous préférons ignorer : les chances ne sont jamais équitablement distribuées au départ. Il expose crûment que certains disposent d'accélérateurs structurels tandis que d'autres partent avec un handicap qu'ils n'ont jamais choisi.

Que se passerait-il si vous deviez concevoir une société sans savoir qui vous y seriez ?

C'est l'expérience du « voile d'ignorance » de John Rawls. Sans savoir si vous naîtriez riche ou pauvre, en bonne santé ou malade, vous concevriez probablement une société protégeant les plus vulnérables – car vous pourriez être l'un d'eux.

Avoir un locus de contrôle interne, est-ce simplement se mentir à soi-même ?

Pas exactement. Les personnes à locus interne attribuent leurs succès à leurs compétences et leurs échecs aux circonstances temporaires. Cette façon de penser produit une résilience réelle : ils rebondissent mieux parce qu'ils croient pouvoir influencer leur avenir, même quand tout n'est pas entre leurs mains.

« Je suis un grand croyant en la chance, et je constate que plus je travaille dur, plus j’en ai. »

— Thomas Jefferson, Citation attribuée à Thomas Jefferson, souvent citée dans les débats sur la part du mérite et du hasard dans le succès individuel.

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