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Le mot « chance » vient du vieux français, dérivé du latin cadere — « tomber ». À l’origine, il désignait la façon dont retombaient les dés lors des jeux de hasard. « Hasard » vient de l’arabe az-zahar, qui signifie aussi « dé ». « Aléa » vient du latin alea — « jeu de dés ». Trois mots pour désigner l’incertitude, tous construits autour de la même image : un objet qu’on lance et dont on attend le résultat.
Richard Wiseman est professeur de psychologie à l’université du Hertfordshire. Il a commencé sa carrière comme magicien professionnel avant de se spécialiser dans l’étude des fausses croyances et des superstitions. Sa question de recherche principale : pourquoi certaines personnes se disent-elles systématiquement chanceuses, et d’autres systématiquement malchanceuses ?
Sa conclusion, après des années d’études : selon lui, seulement 10 % de notre existence seraient véritablement aléatoires. Les 90 % restants dépendraient de la façon dont nous faisons face à ce qui nous arrive. En d’autres termes, une grande partie de la chance est liée à l’attitude.
Ce que Wiseman a observé
Wiseman a recruté des personnes se considérant très chanceuses et d’autres se considérant très malchanceuses, et les a soumises aux mêmes situations expérimentales. Dans l’une de ses expériences les plus connues, il posait un billet de 20 livres sur le trottoir devant un café, puis observait si les participants le remarquaient en entrant. Les « chanceux » le voyaient beaucoup plus souvent que les « malchanceux ».
Son interprétation : les personnes qui se perçoivent comme malchanceuses sont souvent plus anxieuses, plus focalisées sur un objectif précis, moins disponibles à ce qui les entoure. Elles ne voient pas le billet parce qu’elles ne regardent pas. Les « chanceux » sont plus détendus, plus ouverts à leur environnement — et donc plus susceptibles de percevoir les opportunités imprévues.
Ce n’est pas de la magie. C’est de l’attention sélective.
L’étymologie comme révélateur
Le fait que « chance », « hasard » et « aléa » soient tous construits autour de l’image du dé n’est pas anodin. Ces mots ont été forgés dans des cultures où le jeu de dés était l’expérience paradigmatique de l’incertitude — le moment où un résultat complètement imprévisible se matérialise et change quelque chose.
Cette origine révèle quelque chose sur la façon dont les humains conceptualisent l’incertitude. Nous la représentons comme un lancer — un acte qui a un début (le moment où on lâche les dés) et une fin (le moment où ils s’immobilisent). Entre les deux, rien ne peut être contrôlé. Ce cadre mental organise notre rapport à tout ce qui échappe à notre volonté directe.
Jung, Freud, et la signification des coïncidences
Sigmund Freud ne voyait dans le recours à la notion de chance qu’une illusion de contrôle — une façon de donner du sens à des événements qui n’en ont pas. Carl Gustav Jung avait une position différente. Il décrivait une « disposition à vivre un prodige » — une ouverture psychologique aux coïncidences significatives qu’il appelait synchronicité.
Les deux positions capturent quelque chose de réel. Freud a raison que les événements aléatoires n’ont pas de signification intrinsèque — un dé ne « sait » pas que vous avez besoin de faire un 6. Jung a raison que notre capacité à percevoir des patterns significatifs dans les événements influence notre comportement et donc, indirectement, nos résultats.
La théorie de l’attribution
Bernard Weiner, psychologue américain spécialiste de la motivation, a développé ce qu’on appelle la théorie de l’attribution. Elle distingue deux façons d’expliquer les événements qui nous arrivent : l’attribution interne (« j’ai eu cette promotion parce que j’ai bien travaillé ») et l’attribution externe (« j’ai réussi cet examen parce que j’ai eu de la chance dans le tirage du sujet »).
Ni l’une ni l’autre n’est systématiquement juste. Les événements de notre vie résultent généralement d’une combinaison de facteurs internes (compétences, efforts, décisions) et externes (circonstances, rencontres, timing). La question n’est pas laquelle des deux explications est vraie, mais laquelle nous utilisons par défaut — et ce que ça dit de notre rapport au contrôle et à la responsabilité.
Les personnes qui attribuent systématiquement leurs succès à la chance et leurs échecs à elles-mêmes ont tendance à développer une forme d’anxiété — elles ne peuvent jamais être sûres que leur prochain succès arrivera. Les personnes qui font l’inverse — qui attribuent leurs succès à leurs mérites et leurs échecs aux circonstances — peuvent développer une forme d’imperméabilité au feedback utile.
Kairos
Les Grecs anciens distinguaient deux types de temps : Chronos, le temps chronologique qui s’écoule de façon linéaire, et Kairos, le moment opportun — l’instant particulier où une action devient possible ou pertinente. Kairos était représenté comme un personnage chauve avec une fine queue-de-cheval : on pouvait l’attraper quand il approchait, mais pas quand il était passé.
La notion de Kairos capte quelque chose que la psychologie moderne confirme : les opportunités ne sont pas simplement présentes ou absentes dans l’environnement. Elles existent dans l’interaction entre un environnement et un observateur suffisamment disponible pour les percevoir. La « chance » de rencontrer la bonne personne au bon moment dépend aussi de la capacité à être présent dans ce moment.
Ce que les joueurs savent
Les joueurs expérimentés — aux cartes, aux dés, à la roulette — développent souvent une relation particulière à la notion de chance. Ils savent que les résultats individuels sont aléatoires, mais ils savent aussi que leur attitude face aux résultats influence leurs décisions suivantes. Un joueur qui interprète une mauvaise série comme de la « malchance persistante » va modifier sa stratégie pour de mauvaises raisons. Un joueur qui reconnaît la variance statistique va maintenir une stratégie correcte malgré les résultats défavorables à court terme.
C’est exactement ce que Wiseman décrit : la « chance » n’est pas ce qui arrive, c’est la façon dont on traite ce qui arrive. Autour des tables des soirée casino — roulette, blackjack, poker avec des croupiers professionnels — cette dynamique se joue en temps réel : certains joueurs « ont de la chance » parce qu’ils restent disponibles, détendus, attentifs. Pas parce que le hasard les favorise.
Questions fréquentes
Pourquoi les mots 'chance', 'hasard' et 'aléa' parlent-ils tous de dés ?
Parce que dans l'Antiquité et au Moyen Âge, le lancer de dés était l'expérience par excellence de l'incertitude totale. 'Chance' vient du latin cadere (tomber), 'hasard' de l'arabe az-zahar (dé), et 'aléa' du latin alea (jeu de dés). Ces trois mots capturent le même moment suspendu : celui où un objet lancé échappe totalement à notre contrôle.
Pourquoi certaines personnes trouvent-elles un billet de 20 livres sur le trottoir et d'autres pas ?
Le psychologue Richard Wiseman a démontré que les personnes qui se croient chanceuses sont simplement plus détendues et attentives à leur environnement. Les 'malchanceux', souvent plus anxieux et focalisés sur un objectif précis, ne remarquent pas les opportunités imprévues. Ce n'est pas de la magie, c'est de l'attention sélective.
Seulement 10 % de notre vie serait vraiment aléatoire ?
Selon Richard Wiseman, oui. Ses recherches suggèrent que 90 % de ce qu'on attribue à la chance dépend en fait de notre attitude et de notre façon de réagir aux événements. La 'chance' serait donc moins une force mystérieuse qu'une disposition psychologique qui influence nos choix et notre perception des opportunités.
Jung croyait-il vraiment à la chance ?
Jung parlait plutôt de 'synchronicité' — des coïncidences significatives liées à notre état psychologique. Contrairement à Freud qui voyait dans la chance une pure illusion, Jung pensait que notre ouverture aux coïncidences pouvait réellement influencer nos résultats. Une position intermédiaire fascinante : les événements restent aléatoires, mais notre disposition à les percevoir change tout.
« La chance, c’est quand la préparation rencontre l’opportunité. »
— Sénèque, Philosophe stoïcien romain, souvent cité dans le contexte de la fortune et du destin
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