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San Francisco, années 1870. Pacific Street, quartier des Barbary Coast. Un marin entre dans un saloon pour la soirée. Il se réveille en haute mer, à destination de Hong Kong, sans avoir signé quoi que ce soit. C’est James Kelly qui l’a vendu.
Un Irlandais dans la ruée vers l’or
James Kelly arrive à San Francisco dans les années 1860, comme des milliers d’autres. Mais il ne cherche pas de pépites. Il s’installe dans les Barbary Coast — cette bande de terre entre les quais et les collines où se concentrent tavernes, maisons closes et tripots. Il comprend vite que les vrais filons sont là, dans les vices humains, pas sous la terre.
Le surnom « Shanghai » ne vient pas de ses origines. Il désigne sa spécialité : le shanghaïng. En argot maritime de l’époque, « to shanghai » signifie embarquer quelqu’un de force vers la Chine. Kelly fait exactement ça — à l’échelle industrielle.
Le piège de Pacific Street
Son établissement ne paie pas de mine. Une façade modeste, de la fumée de tabac, des rires. Les marins en permission, les ouvriers du port, les voyageurs de passage entrent pour une soirée. Ses employées repèrent les clients solitaires et les orientent vers les tables de jeu. L’alcool coule — souvent frelaté avec des substances qui altèrent le jugement. Les jeux sont truqués. Quand un client perd gros, Kelly lui propose aimablement de « travailler » sa dette en mer.
Pour les cas moins coopératifs, il a aménagé des trappe-doors dans le plancher — des trappes dissimulées qui font basculer le client dans les caves. Un passage souterrain mène directement aux quais. Les navires complices attendent.
Un réseau, pas une opération isolée
Kelly n’opère pas seul. Des informateurs dans les autres établissements lui signalent les cibles. Des complices dans la police ferment les yeux. Des « crimpeurs » — recruteurs sans scrupules — lui amènent régulièrement de nouvelles victimes. Un marin shanghaïé se vend entre 50 et 200 dollars selon ses compétences. Les armateurs économisent des fortunes en évitant de payer des salaires corrects.
La corruption monte jusqu’au conseil municipal. Des membres élus reçoivent des pots-de-vin pour tenir les Barbary Coast hors de portée des réformes. Des juges ignorent les disparitions suspectes. Kelly règne en quasi-impunité.
Les victimes invisibles
Ses victimes sont choisies avec soin : immigrants récents, ouvriers saisonniers, aventuriers déracinés — des hommes que personne ne signalera disparus. Un jeune homme de bonne famille de l’Est américain, venu à San Francisco pour affaires, perd progressivement ses économies aux cartes sur plusieurs soirées. Kelly lui suggère de « voir du pays » en travaillant sur un navire marchand. Il ne revoit jamais sa famille. Il meurt de dysenterie sur un cargo à destination de Hong Kong.
Le déclin : la vapeur et la presse
Ce qui érode l’empire de Kelly, c’est la technologie. L’avènement de la navigation à vapeur réduit le besoin en main-d’œuvre maritime. Le télégraphe permet aux familles de lancer des recherches plus efficaces. Le San Francisco Chronicle mène des campagnes contre les Barbary Coast. Des associations religieuses et des groupes de femmes réclament la fermeture des établissements.
En 1885, une enquête parlementaire sur les conditions de travail maritime révèle l’ampleur du shanghaiing sur la côte ouest. En 1888, une réforme municipale balaie les complices politiques de Kelly. Ses établissements ferment un à un. Il tente de se reconvertir dans l’immobilier et les saloons « respectables ». Sa réputation le rattrape partout.
Les quais rénovés de San Francisco
Les touristes qui se promènent aujourd’hui sur les quais réaménagés de San Francisco traversent le même territoire. Les Barbary Coast sont devenues un quartier financier. Pacific Street est une rue tranquille. Les trappes sont murées depuis cent ans.
Kelly n’a laissé ni fortune ni tombeau célèbre — contrairement à Soapy Smith. Il a laissé un mot dans la langue anglaise et quelques centaines de vies détruites documentées, sur un total qu’on n’a jamais pu établir. Pour ceux que l’histoire du jeu fascine sans les caves de Pacific Street, L’As du Casino propose des soirées casino d’entreprise à Paris — dont personne ne repart malgré lui.
Questions fréquentes
Pourquoi appelait-on cette pratique le « shanghaiing » ?
Le terme vient de l'argot maritime américain : « to shanghai » signifiait embarquer quelqu'un de force vers la Chine, souvent Shanghai. Kelly a industrialisé cette méthode en droguant, ruinant au jeu ou kidnappant des hommes pour les vendre aux capitaines en manque d'équipage vers l'Asie.
Comment fonctionnaient les fameuses trappes de Pacific Street ?
Kelly avait aménagé des trappe-doors dissimulées dans le plancher de son établissement. Quand une victime refusait de « travailler » sa dette, elle basculait dans les caves d'où un tunnel souterrain menait directement aux quais et aux navires complices.
Pourquoi les autorités n'arrêtaient-elles pas Kelly malgré les disparitions ?
Kelly avait bâti un réseau de corruption jusqu'au conseil municipal. Des membres élus touchaient des pots-de-vin, des juges ignoraient les plaintes, et la police fermait les yeux. Ses victimes étaient aussi choisies parmi ceux que personne ne chercherait : immigrants isolés, ouvriers saisonniers.
Qu'est-ce qui a finalement mis fin à l'empire de Shanghai Kelly ?
La technologie l'a tué : les navires à vapeur nécessitaient moins de marins, et le télégraphe permettait aux familles de retrouver les disparus. Ajoutez à cela les campagnes de presse du Chronicle et une réforme municipale en 1888 qui a balayé ses complices politiques.