
Murray « The Hump » Humphreys
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Le 29 mars 1960, les représentants des treize principaux exploitants de casinos de Las Vegas, puis ceux d’autres grands établissements de l’État, reçoivent une brochure accompagnée d’une lettre signée du président du Nevada Gaming Control Board. La brochure tient en quelques pages ronéotypées. Onze photographies anthropométriques y sont collées au ruban adhésif, chacune accompagnée d’un nom, d’une série d’alias et d’un numéro de dossier du FBI. Le message est sans ambiguïté : ces onze hommes ne doivent plus franchir la porte d’un établissement, sous peine pour l’exploitant de perdre sa licence. Le livret n’a pas de titre. On l’appellera le Black Book, du nom de sa couverture. Parmi les trois noms rattachés à Chicago figure celui de Murray Humphreys, fils d’immigrés gallois, dont le dossier public de l’État ne mentionne aucun acte commis au Nevada.
Qu’est-ce que le Black Book du Nevada ?
Le jeu est légal dans l’État depuis 1931, et le Nevada passe les années 1950 à démontrer qu’il sait le tenir. Le 20 février 1960, la commission des jeux adopte la Regulation 5.010. Le texte vise les exploitants, non les joueurs : servir des personnes de réputation notoire ou fâcheuse, ou au casier étendu, ou s’associer à elles, peut rendre un établissement inapte à exercer.
Restait à dire qui. Le board et la commission font compiler une liste en février et début mars, elle est remise aux exploitants le 29 mars, et la commission la promulgue le 13 juin. Les deux dates circulent aujourd’hui comme si elles se contredisaient. Elles désignent deux gestes : la diffusion, puis l’acte formel. Ce qui rendait la sanction exigible dès mars, c’était la règle du 20 février, pas la liste.
Pourquoi Murray Humphreys figure-t-il sur la liste ?
La lettre du 29 mars, telle que la décision de 1966 la rapporte, range les onze noms sous la sous-section 3(e) de la règle. C’est le seul motif écrit connu, et il vaut pour le groupe entier. Les fiches identifient les hommes — photo, alias, numéro de dossier — sans rien leur reprocher : aucun grief individuel n’y figure. Le descripteur que relèvera plus tard le Las Vegas Sun tient en deux affiliations : lieutenant présumé d’Al Capone, homme de Sam Giancana. Ni casino, ni participation, ni date.
Le cas n’est pas isolé. Marshall Caifano, autre nom de la section de Chicago, venait d’être installé par l’Outfit pour surveiller ses intérêts à Las Vegas. Michael Coppola, le seul New-Yorkais du livret, n’avait selon l’historien Tom Hunt guère de rapport avec le jeu dans l’État. Le même auteur relève que le board n’a pas exposé les critères de sa sélection.
Humphreys correspondait à une réputation. Le Nevada bannissait une silhouette avant de bannir des actes.
Comment bannir un homme sans jamais l’entendre ?
Aucun des onze n’a été prévenu, ni convoqué, ni entendu. Caifano attaque le dispositif devant la justice fédérale — sous le nom de John Marshall, qu’il avait fait enregistrer dans le comté de Clark en 1955, et sous lequel l’affaire est connue. Il perd. La cour d’appel du neuvième circuit tranche en 1966 : le défaut d’audience existe, mais il reste technique, puisque le plaignant concède lui-même l’exactitude de son casier.
La même décision retient les moyens employés par le board. Aux hôtels, ses agents suggéraient des conduites, dont celle-ci.
On pourrait leur répondre qu’aucune chambre n’est disponible.
Conduites suggérées aux exploitants, telles que la cour d’appel les retient en 1966
Le reste suit la même logique : un service de chambre, de téléphone et de bar dégradé jusqu’au départ du client ; des équipes envoyées vérifier les dés et les cartes chez les maisons qui avaient accueilli l’intéressé. Le président du board le formule sans détour à un dirigeant du Desert Inn : ces inspections dureront tant que les hommes du livret seront reçus. L’interdiction ne pesait pas sur les onze, qu’aucun texte n’atteignait. Elle pesait sur les licences, et c’est la pression sur les licences qui produisait l’exclusion.
Le règlement propre à cette liste — conditions d’inscription, notification, audience, procédure de retrait — sera adopté en 1972, douze ans après les onze premiers noms.
Que raconte-t-on à la place ?
Le récit populaire a comblé le vide. Humphreys y devient l’architecte de Las Vegas, l’homme qui aurait détourné des milliards de dollars par an depuis Chicago. Le chiffre circule encore. Posons l’ordre de grandeur : d’après l’historique publié par la Nevada Resort Association, le produit brut des jeux de l’État entier dépassait 200 millions de dollars par an en 1960. Un détournement de deux milliards annuels aurait représenté dix fois la recette de tous les casinos du Nevada réunis.
| Ce qu’on lit partout | Ce que portent les pièces consultées |
|---|---|
| Humphreys a bâti Las Vegas | Aucune ne lui attribue d’acte dans l’État |
| Le skim rapportait 2 milliards par an | Le jeu du Nevada entier produisait 200 millions par an en 1960 |
| Inscrit au Black Book en 1960 | Livret diffusé le 29 mars, liste promulguée le 13 juin |
| Une liste encadrée par un règlement | Le règlement propre à la liste date de 1972 |
Ce qui reste quand on retire le récit
Humphreys meurt le 23 novembre 1965, chez lui, d’une crise cardiaque, alors qu’il passe l’aspirateur. Trois agents du FBI se présentaient le même jour avec un mandat, dans une procédure pour parjure — la seule poursuite pénale connue engagée contre lui. Son nom quitte la liste des personnes exclues le 23 janvier 1975, soit neuf ans et deux mois après sa mort : l’État radie les morts quand il en a la preuve, et l’interdiction avait survécu à celui qu’elle visait.
Il n’avait pas eu besoin d’entrer dans un casino pour que l’État lui en ferme l’accès. Et l’État n’avait pas eu besoin d’établir qu’il y était entré. Les deux phrases disent la même chose, et c’est ce qu’il reste du dossier.
Sources : Marshall v. Sawyer, 365 F.2d 105 (9e circuit, 1966) · Nevada Gaming Control Board, List of Excluded Persons · Christopher Turner, « Nevada’s Most Unwanted », Cabinet, n° 19, 2005 · Nevada Resort Association, History of Gaming in Nevada
Jeu responsable — Le jeu doit rester un divertissement. En cas de difficulté, Joueurs Info Service répond au 09 74 75 13 13, appel non surtaxé, 8h-2h, 7j/7.
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