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En 1837, Alphonse Daloz achète 1 600 hectares de dunes désolées à l’embouchure de la Canche pour 150 000 francs. Ses contemporains le prennent pour un fou. Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’établissement qu’il a rendu possible génère 58 millions de francs de bénéfices en une seule année — premier casino de France.
Le notaire parisien n’est pas un visionnaire du jeu. Il est un visionnaire du territoire. Entre 1855 et 1882, il fait planter 800 hectares de pins maritimes, de peupliers et d’aulnes sur ses dunes. Cette forêt artificielle, prouesse technique pour l’époque, stabilise le sable et crée un environnement sans équivalent en Europe : la mer d’un côté, la sylve de l’autre. Il fait construire un grand chalet qu’il appelle simplement « le château » et reçoit ses amis parisiens pour des parties de chasse.
Une partie de chasse change tout
Octobre 1874. Hippolyte de Villemessant, fondateur du Figaro, accompagne Daloz dans sa forêt. Le journaliste est frappé par le paysage. Il souffle à son hôte une idée : transformer le domaine en station balnéaire pour les Parisiens et l’appeler « Paris-Plage ». L’idée fait son chemin.
En 1882, Daloz lance le premier lotissement. Le nom « Paris-Plage » n’est pas choisi par hasard — il traduit l’ambition explicite de créer un lieu de villégiature élégant pour la bourgeoisie parisienne, sans renoncer au raffinement de la capitale. Les trente premiers habitants s’installent la même année. La station est née.
Daloz meurt en 1885. Son château passe de mains en mains, devient hôtel de la Forêt en 1903. C’est à ce moment qu’intervient un personnage inattendu : Pierre de Coubertin, père des Jeux olympiques modernes, prend la direction des sports de la station de 1903 à 1905 et transforme le château en « Château des Sports ». Le Touquet devient brièvement un laboratoire de ses idées sur l’éducation physique.
1907 : le château devient casino
La transformation décisive arrive en 1907. Le château est converti en casino. Mais c’est sa reconstruction complète en 1913 qui fixe le destin de l’établissement. L’architecte Auguste Bluysen conçoit un bâtiment de style anglo-normand qui s’impose immédiatement comme une référence esthétique. La décoration intérieure, signée Jan Lavezzari et Francis Tattegrain, mélange Louis XVI et influences britanniques dans une atmosphère unique en Europe.
Le casino propose ce que personne ne propose encore en France à cette échelle : salle de théâtre, salle de danse, deux salles de baccara, bar américain, dancing-room. Ce n’est pas un lieu de jeu — c’est un palais du divertissement.
L’aristocratie britannique fait le voyage
Le succès du Touquet tient en partie à une opportunité géographique. Les jeux d’argent sont interdits en Grande-Bretagne. La Côte d’Opale, accessible depuis Londres en quelques heures par bateau et train, devient la destination naturelle des joueurs britanniques fortunés. Dès 1920, des liaisons aériennes depuis l’aérodrome du Touquet raccourcissent encore le trajet. Ces « baptêmes de l’air » à 50 francs deviennent une attraction à part entière.
Le prince de Galles — futur Édouard VIII — est régulièrement aperçu autour des tables de baccara. L’aristocratie européenne, la haute société parisienne, les célébrités du théâtre et du cinéma se pressent dans les salons feutrés. Les journaux mondains de l’époque documentent cette effervescence sociale avec minutie.
1927 : 45 millions de francs de bénéfices
Les chiffres disent tout. En 1912, les gains du casino atteignent 472 289 francs. En 1927, ils dépassent 45 millions. En 1928, record absolu : 58 millions. Une multiplication par cent en quinze ans.
Le casino du Touquet devient officiellement le premier de France par ses revenus. Cette performance s’explique par la convergence de plusieurs facteurs : la clientèle britannique captive, la qualité exceptionnelle des installations, le personnel sélectionné pour sa prestance et sa maîtrise des langues, et l’esprit des Années folles — cette soif de plaisirs retrouvée après la Grande Guerre.
Ian Fleming s’inspire de l’atmosphère du casino du Touquet pour écrire « Casino Royale ». Le détail dit quelque chose sur la réputation de l’établissement dans l’imaginaire européen de l’époque.
1929 : la fin d’une époque
La crise de 1929 met brutalement fin à l’âge d’or. La clientèle fortunée se raréfie, les mises baissent, les grands hôtels se vident. Le modèle économique qui avait fait la gloire du Touquet ne résiste pas au choc.
L’héritage reste intact. L’ancien casino abrite aujourd’hui le Palais de l’Europe, centre de congrès international. Les jardins à la française qui l’entourent sont entretenus selon les techniques versaillaises. La forêt plantée par Daloz entre 1855 et 1882 est toujours là.
L’histoire du casino du Touquet illustre ce que la France du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle a su faire mieux que partout ailleurs : transformer un lieu en mythe. Cette tradition du casino comme espace culturel total — jeu, gastronomie, spectacle, architecture — se prolonge aujourd’hui dans les animation casino île-de-france : tables de roulette et blackjack, croupiers professionnels, sans argent réel.
Questions fréquentes
Pourquoi les contemporains d'Alphonse Daloz le prenaient-ils pour un fou en 1837 ?
Parce qu'il a dépensé 150 000 francs pour acheter 1 600 hectares de dunes désolées à l'embouchure de la Canche. À l'époque, personne ne voyait l'intérêt de ce terrain inhospitalier couvert de sable. Pourtant, quatre-vingt-dix ans plus tard, ce territoire générait 58 millions de francs de bénéfices annuels.
Quel rôle inattendu Pierre de Coubertin a-t-il joué dans l'histoire du casino du Touquet ?
Le père des Jeux olympiques modernes a dirigé les sports de la station entre 1903 et 1905, transformant l'ancien château de Daloz en « Château des Sports ». Le Touquet est devenu brièvement un laboratoire pour ses idées sur l'éducation physique, avant que le bâtiment ne devienne casino en 1907.
Pourquoi l'aristocratie britannique traversait-elle la Manche pour jouer au Touquet ?
Les jeux d'argent étaient interdits en Grande-Bretagne, et la Côte d'Opale était accessible en quelques heures par bateau et train depuis Londres. Dès 1920, des liaisons aériennes raccourcissent encore le trajet, et le prince de Galles lui-même devient un habitué des tables de baccara.
Comment les gains du casino ont-ils évolué entre 1912 et 1928 ?
Les bénéfices sont passés de 472 289 francs en 1912 à 58 millions de francs en 1928 — une multiplication par cent en quinze ans. Cette performance spectaculaire fait du Touquet le premier casino de France et illustre parfaitement l'esprit des Années folles.
Édouard VII, prince de Galles, contribue au développement de la station du Touquet.
Le notaire parisien Daloz fonde le premier casino du Touquet-Paris-Plage.
Le casino devient le rendez-vous de l’aristocratie européenne et des artistes.
Occupation nazie — le casino est réquisitionné, puis rouvre en 1945.
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