El Cortez : 85 ans de mafia, de rénovations et de pérennité

⏱ Temps de lecture : 13 min

7 novembre 1941, Las Vegas. L’El Cortez ouvre ses portes au coin des rues Sixth et Fremont. Construit en huit mois pour 350 000 dollars, il est le premier véritable hôtel de luxe du centre-ville — tout à fait climatisé (un luxe rare à l’époque), doté de 91 chambres insonorisées, d’un casino, d’un salon de beauté, d’une salle à manger de 125 couverts. L’architecte s’est inspiré du Playa Ensenada, un resort balnéaire mexicain construit par Jack Dempsey. C’est le début d’une aventure hors du commun.

1941 : les débuts d’un pari risqué

À l’origine, John C. Grayson, ancien gestionnaire de casino à flots illégal au large de Long Beach, et Marion Hicks, un Californien du Sud chassé par la répression des jeux clandestins, veulent racheter le Frontier Club de Guy McAfee. Devant l’augmentation du prix, ils frappent plus grand : ils convainquent la commission municipale de leur vendre un terrain vague pour y construire un hôtel de 60 chambres. Ils mettent 1 000 dollars chacun pour l’enchère, puis 1 500 dollars supplémentaires pour acquérir le pâté de maisons entier. Le pari est audacieux. En 1941, Las Vegas compte moins de 10 000 habitants, et l’afflux touristique du barrage Hoover s’est tari.

Mais Hicks et Grayson ne misent pas seulement sur leur passé criminel : ils s’entourent des « mormons de Cedar City », des ouvriers que le pionnier Ed Von Tobel leur recommande, qui acceptent de travailler sans rejoindre le syndicat local. Ils bénéficient d’un prêt substantiel d’une banque de Reno, ravi de financer un casino. Surtout, ils obtiennent du sénateur Pat McCarran, farouche démocrate et ami des milieux criminels, qu’il dégote du fréon pour la climatisation en pleine guerre — alors même que ce gaz réfrigérant est rationné. McCarran installe son bureau politique à l’El Cortez.

Le pari fonctionne. L’El Cortez devient l’un des hauts lieux du jeu au centre-ville.

1945-1946 : le passage express de la mafia

En mars 1945, Grayson et Hicks vendent l’El Cortez pour 600 000 dollars. Les acquéreurs n’ont pas de nom : c’est un syndicat organisé par Moe Sedway, associé de Bugsy Siegel. Le montage financier est complexe — on retrouve derrière Siegel, Meyer Lansky et Gus Greenbaum. La vente ne dure qu’un an : en juillet 1946, le syndicat rétrocède l’El Cortez à J. Kell Houssels, un exploitant local, pour 629 314 dollars. Officiellement, les mafieux perdent de l’argent, mais les archives de l’IRS révèlent qu’ils dégagent en réalité un bénéfice d’environ 160 000 dollars. Pour Siegel, El Cortez est un tremplin : c’est là qu’il expérimente les méthodes qu’il appliquera au Flamingo, ouvert en décembre 1946. Et c’est là que Lansky et Greenbaum commencent à infiltrer durablement le Strip.

1952-2013 : d’une façade à l’autre, l’entrée dans l’histoire

En 1952, l’El Cortez se pare de sa façade espagnole actuelle — stuc blanc, toits de tuiles, arcades. Les architectes de Beverly Hills, Raymond Abos, en sont les auteurs. La décoration intérieure, elle, est l’œuvre de Marion Hicks, qui après avoir vendu le casino est revenu comme associé de Houssels, avant de bâtir le Thunderbird sur le Strip avec Meyer Lansky comme commanditaire silencieux.

En 2008, Jackie Gaughan, 90 ans, propriétaire du lieu depuis 1963 (via plusieurs montages), revend l’El Cortez à son partenaire Kenny Epstein. La transition est discrète, mais Epstein, PDG actuel, va engager une longue série de rénovations. Le 22 février 2013, l’El Cortez est inscrit au Registre national des lieux historiques, devenant le seul casino en activité à y figurer. L’inscription reconnaît son architecture hispanique et son rôle dans la croissance de Las Vegas.

2025 : un lifting à 20 millions de dollars

Pour ses 84 ans, l’El Cortez dévoile une extension à 20 millions de dollars, l’une des plus importantes de son histoire. Les travaux, achevés en mai 2025 par McCarthy Building Companies, ajoutent 10 000 pieds carrés d’espace de jeu, un nouveau salon de jeu high-limit, deux bars, un restaurant asiatique (Hot Noods by Chinglish, dirigé par le chef étoilé Po Fai Lam) et un Starbucks — ce dernier ouvert dès juin 2024. Un bar en forme de roulette et un ShowBar, surmonté d’un écran LED de 6 mètres sur 3, occupent désormais l’ancien espace de restaurant fermé. L’opération nécessite de rehausser le plafond du casino, un défi technique qui oblige à préserver l’intégrité historique du bâtiment, vieux de plus de huit décennies.

« Même si c’est neuf, cela ressemble à une scène du Grand Ole Opry, parfaitement intégrée à l’ancien hôtel », résume Kenny Epstein. Le résultat est immédiat : le 20 février 2025, la maire de Las Vegas, Shelley Berkley, proclame le « El Cortez Hotel & Casino Day ». Le public afflue.

2025-2026 : adieu « Prime Rib 19.95 », bonjour au Neon Museum

Pendant les travaux, une page se tourne. L’enseigne « Prime Rib $19.95 », installée en 1974 sur la façade du parking, est démontée en octobre 2025 et confiée au Neon Museum. Le 7 novembre 2025, à l’occasion du 84e anniversaire du casino, elle est rallumée dans la cour du musée, désormais visible à côté de la célèbre collection d’enseignes historiques. « Relumer cette enseigne honore notre héritage », déclare Kenny Epstein. Les visiteurs peuvent désormais photographier ce qui fut, pendant plus de 50 ans, un des repères les plus kitsch de Fremont Street.

2026 : cap sur les 85 ans

Le 7 novembre 2026, l’El Cortez fêtera officiellement ses 85 ans. Les préparatifs sont en cours : en mars 2026, la direction annonce une série de promotions et de nominations : Adam Wiesberg devient vice-président et directeur général ; Patrick Lazarus, vice-président et directeur des opérations du casino ; Nords Malilay, vice-président du développement de la clientèle ; Bart Mahoney, vice-président de l’hôtellerie. De nouvelles rénovations sont programmées pour 2026, dédiées aux chambres et aux espaces communs. L’hôtel, qui emploie près de 1 400 personnes, réalise un chiffre d’affaires annuel estimé à 100 millions de dollars.

2026 : « le vieux Vegas » face à la concurrence

Aujourd’hui, l’El Cortez attire une clientèle plus jeune et plus touristique que par le passé. « Nous étions composés à 70 % de locaux, à 30 % de touristes. Aujourd’hui, c’est 70 % de touristes, 30 % de locaux, et l’âge moyen est passé de 53 à 37 ans », explique Epstein. L’ouverture en 2020 du Circa, un mégaresort high-tech, a dopé l’attractivité du Fremont East District. Epstein, qui a racheté l’El Cortez à Jackie Gaughan en 2008, ne lésine pas sur les travaux : « Cette vieille dame a besoin d’être entretenue. C’est ce que nous faisons. »

85 ans et toujours debout

L’El Cortez a survécu aux guerres, aux krachs, aux pandémies, à l’arrivée des mégastructures du Strip. Il a changé de mains six fois, mais jamais de nom. Sa façade espagnole est toujours là, ses plafonds bas du rez-de-chaussée encore d’origine — pour le plus grand plaisir des nostalgiques. C’est aujourd’hui le plus vieux casino de Las Vegas en activité continue, le seul inscrit au Registre national des lieux historiques, et l’un des rares encore exploités par son propriétaire historique (la famille Epstein). Il attire près de 2 millions de visiteurs par an, contre 42 millions pour l’ensemble du Strip, mais son charme intact lui assure une clientèle fidèle.

L’esprit des années 1940 — les tapis verts, les lumières tamisées, l’odeur de cigare — s’est aujourd’hui déplacé vers des soirées à thème, bien moins risquées. En France, les casino événementiel pour entreprises franciliennes recréent l’ambiance de l’El Cortez de ses débuts : on y joue, on y discute, on y boit des cocktails, sans crainte d’une arrestation.

Reste que, pour les puristes, une seule adresse compte : 600 East Fremont Street, là où tout a commencé. Et le 7 novembre 2026, il y aura un gâteau, des bougies, et probablement des larmes — de joie, bien sûr.

FAQ

L’El Cortez est-il le plus vieux casino de Las Vegas ?
Oui et non. Le Railroad Pass Hotel & Casino (entre Henderson et Boulder City) a ouvert en 1931 et a fonctionné de façon quasi continue. Mais dans les limites du centre-ville de Las Vegas, l’El Cortez, ouvert en 1941, est le plus ancien encore en activité sur son site d’origine.

Quel a été le rôle de la mafia dans l’histoire de l’El Cortez ?
En 1945, Bugsy Siegel, Meyer Lansky, Gus Greenbaum et Moe Sedway ont racheté l’El Cortez pour 600 000 dollars. Ils l’ont revendu un an plus tard, mais cette opération leur a permis d’accumuler des fonds et de l’expérience pour investir dans le Flamingo et d’autres casinos du Strip. Le crime organisé a utilisé l’El Cortez comme une base arrière discrète.

Quels sont les projets de l’El Cortez pour 2026 ?
Une nouvelle série de rénovations est prévue en 2026 (chambres, espaces publics). L’équipe de direction a été renouvelée au printemps 2026 pour préparer le 85e anniversaire (novembre 2026). Le restaurant Siegel’s 1941 pourrait fermer temporairement pour rénovation. Le café Starbucks, ouvert en 2024, reste très fréquenté.


Questions fréquentes

Comment Bugsy Siegel a-t-il pu « perdre de l'argent » tout en s'enrichissant avec l'El Cortez ?

Officiellement, le syndicat mafieux a vendu l'El Cortez en 1946 à perte. Mais les archives de l'IRS révèlent que Siegel, Lansky et leurs associés ont en réalité empoché environ 160 000 dollars de bénéfice grâce à un montage financier complexe. Un tour de passe-passe comptable digne des meilleurs escrocs de l'époque.

Pourquoi un sénateur américain a-t-il installé son bureau dans un casino en pleine guerre ?

Le sénateur Pat McCarran, démocrate influent et proche des milieux criminels, avait ses bureaux politiques à l'El Cortez dès 1941. C'est lui qui a dégoté du fréon rationné en pleine guerre pour climatiser le casino. Un mélange de politique et de jeu qui illustre parfaitement l'ambiguïté fondatrice de Las Vegas.

Qui étaient ces mystérieux « mormons de Cedar City » qui ont bâti l'El Cortez ?

Des ouvriers recrutés sur recommandation du pionnier Ed Von Tobel, qui ont accepté de construire le casino sans rejoindre les syndicats locaux. Ce choix stratégique a permis aux fondateurs, deux fugitifs du jeu illégal californien, de terminer les travaux en huit mois seulement pour 350 000 dollars.

L'El Cortez est-il vraiment le seul casino historique encore en activité à Las Vegas ?

Oui, et c'est officiel : inscrit au Registre national des lieux historiques en 2013, c'est le seul casino en exploitation à bénéficier de cette reconnaissance. Tandis que les mastodontes du Strip se réinventent tous les vingt ans, l'El Cortez traverse les décennies avec sa façade espagnole de 1952 intacte.


Lire aussi: 17, 23, 29 : pourquoi votre cerveau n’oublie jamais ce que vous n’avez pas gagné

Lire aussi: 1955 : l’année où Las Vegas a basculé dans l’ère des grands casinos

Lire aussi: 1955 : le boom qui a changé Las Vegas

Partager

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut