Charles James Fox : l’aristocrate joueur qui a perdu des fortunes aux cartes

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Au cœur du Londres du 18ᵉ siècle, un brillant homme politique dilapidait l’équivalent de plusieurs millions d’euros autour des tables de cartes

Dans les salons feutrés des clubs londoniens les plus exclusifs, Charles James Fox incarnait à lui seul tous les paradoxes de l’aristocratie britannique. Orateur d’exception, penseur politique novateur, défenseur de l’indépendance américaine et de la tolérance religieuse — il était aussi un joueur compulsif aux pertes vertigineuses. Comment un homme d’une telle intelligence a-t-il pu se laisser engloutir par le hasard ? La réponse tient en une phrase prononcée par son propre père : « Laissez-le faire tout ce qu’il veut. »

Un enfant élevé sans limites

Né le 24 janvier 1749 dans une famille de la haute noblesse, Charles James Fox grandit dans un environnement où l’argent coulait à flots. Son père, Henry Fox, 1er baron Holland, politicien influent et immensément riche, éleva son fils sans la moindre contrainte financière. L’anecdote est révélatrice : à quatorze ans, Charles se plaignit que le mur du jardin familial gênait la vue depuis sa chambre. Henry fit immédiatement démolir le mur, à grands frais. Cette philosophie parentale façonna un homme incapable de supporter la moindre frustration et habitué à satisfaire immédiatement tous ses désirs.

C’est à Eton College que Fox découvrit le jeu. À quatorze ans, il perdait déjà des sommes considérables aux cartes avec ses camarades. Ses parents considéraient ces pertes comme normales pour un jeune homme de son rang. À Oxford, il arriva en 1764 avec une allocation annuelle de 800 livres — l’équivalent d’environ cent mille euros actuels — et ses professeurs le voyaient plus souvent dans les tripots clandestins de la ville qu’en cours de littérature classique.

L’âge d’or des pertes colossales

Les années 1770 marquent l’apogée des excès de Fox. Devenu membre du Parlement à vingt ans, il menait une double vie : homme politique respecté le jour, joueur compulsif la nuit. Les clubs de jeu londoniens — White’s, Brooks’s, Almack’s — devinrent ses seconds foyers. En 1772, à seulement vingt-trois ans, il perdit 11 000 livres en une seule nuit chez Almack’s, soit l’équivalent de treize années de salaire d’un ouvrier qualifié. L’année suivante, il perdit 15 000 livres au pharaon en une soirée, dut hypothéquer ses propriétés héritées de son père.

Le club Brooks’s, sur St. James’s Street, fut le théâtre de certaines de ses pertes les plus spectaculaires. En février 1774, Fox joua sans discontinuer pendant vingt-quatre heures. Quand il sortit enfin, il avait perdu 6 000 livres supplémentaires et ses habits étaient dans un état lamentable. Horace Walpole, témoin de l’époque, nota dans ses mémoires que Fox « ressemblait à un épouvantail, couvert de poudre, la cravate défaite, et l’œil hagard du joueur qui vient de tout perdre. »

Le paradoxe politique

Paradoxalement, ces excès n’entachaient pas la réputation politique de Fox — ils semblaient même ajouter à son charisme. Ses discours au Parlement étaient suivis avec passion. Il défendait l’indépendance américaine, critiquait la politique de George III, prônait la tolérance religieuse. Edmund Burke, son ami et allié politique, tentait d’expliquer cette contradiction : « Charles a deux natures — celle du jour, brillante et généreuse, et celle de la nuit, sombre et autodestructrice. »

En 1781, ses dettes totalisaient plus de 140 000 livres, soit environ dix-huit millions d’euros actuels. Il dut vendre toutes ses propriétés, y compris le château familial de Kingsgate dans le Kent. Ses amis politiques organisèrent une souscription secrète pour le sauver de la prison pour dettes. Un an plus tard, il était nommé secrétaire d’État aux Affaires étrangères. Le Morning Post ne manqua pas l’ironie : « Nous avons maintenant un ministre qui a prouvé qu’il peut perdre 100 000 livres en quelques années. Espérons qu’il sera plus économe avec l’argent du royaume. »

Les tentatives de rédemption

À plusieurs reprises, Fox tenta de rompre avec le jeu. En 1774, effrayé par l’ampleur de ses dettes, il promit solennellement à ses amis de ne plus jamais toucher une carte. Cette résolution ne dura que six semaines. Sa mère le supplia à genoux d’arrêter. Ses amis politiques organisèrent un système de surveillance, se relayant pour l’empêcher d’entrer dans les clubs. Fox, avec l’ingéniosité du joueur compulsif, trouvait toujours un moyen de contourner ces obstacles.

C’est sa rencontre avec Elizabeth Armistead, ancienne courtisane devenue sa compagne puis son épouse, qui l’aida progressivement à modérer ses excès. L’âge et les responsabilités politiques firent le reste. Ses dernières grandes pertes documentées datent de 1793 — encore 3 000 livres en une soirée chez Brooks’s.

Un héritage paradoxal

Charles James Fox mourut en 1806, à cinquante-sept ans. Ses pertes au jeu, estimées au total à plus de 200 000 livres, en faisaient probablement le plus grand joueur compulsif de l’histoire britannique. William Pitt le Jeune, son rival politique, déclara après sa mort : « Fox était capable du meilleur comme du pire. Il pouvait défendre la liberté avec la passion d’un héros et la perdre le soir même autour d’une table de cartes. »

Dans une lettre à son neveu datée de 1799, Fox lui-même avait écrit ces mots : « Le jeu est un maître tyrannique qui ne libère jamais ses esclaves. J’ai appris cette leçon trop tard, mais j’espère qu’elle servira d’avertissement aux générations futures. » Aujourd’hui, la façade de Brooks’s Club attire encore les visiteurs de Londres — rappel tangible qu’il y a plus de deux siècles, un homme brillant y a écrit l’une des pages les plus fascinantes de l’histoire du jeu compulsif.

Questions fréquentes

Pourquoi le père de Charles James Fox encourageait-il ses excès de jeu ?

Henry Fox, immensément riche, élevait son fils selon le principe « Laissez-le faire tout ce qu'il veut ». Il alla jusqu'à faire démolir un mur de jardin parce que son fils de 14 ans trouvait que cela gênait la vue, créant ainsi un homme incapable de supporter la moindre frustration.

Quelle était la pire nuit de jeu de Charles James Fox ?

En février 1774, Fox joua sans interruption pendant 24 heures au club Brooks's. Il perdit 6 000 livres et sortit dans un état si pitoyable qu'un témoin le décrivit comme « un épouvantail, couvert de poudre, la cravate défaite, et l'œil hagard ».

Comment Fox pouvait-il être ministre alors qu'il était criblé de dettes ?

C'est tout le paradoxe : en 1781, il devait 140 000 livres (18 millions d'euros actuels) et avait tout vendu pour payer ses dettes. Un an plus tard, il était nommé secrétaire d'État aux Affaires étrangères, ses excès n'entachant bizarrement pas sa réputation politique.

À quel âge Fox a-t-il commencé à perdre des fortunes au jeu ?

Dès l'âge de 14 ans à Eton College, il perdait déjà des sommes considérables aux cartes. À Oxford, ses professeurs le voyaient plus souvent dans les tripots clandestins qu'en cours, avec une allocation annuelle équivalant à 100 000 euros actuels.

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📅 Repères chronologiques

1749
Naissance de Charles James Fox à Londres, fils du baron Holland
1768
Élu au Parlement britannique à seulement 19 ans
1772
Ses dettes de jeu colossales contraignent son père à le renflouer pour la première fois
1783
Devient Secrétaire d’État aux Affaires étrangères sous le gouvernement de coalition
1806
Décès de Fox, laissant derrière lui une vie marquée par le jeu et la politique

« Je ne me suis jamais repenti d’avoir joué, seulement d’avoir perdu. »

Portrait de Charles James Fox par Karl Anton Hickel
🖻 Portrait de Charles James Fox par Karl Anton Hickel
Portrait de Charles James Fox, homme politique et joueur invétéré, peint vers 1794. — Source : Wikimedia Commons — Domaine public
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