Matteo Ricci : le jésuite qui révolutionna le jeu en Chine sans le savoir

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Pékin, 1601. Matteo Ricci arrive à la capitale impériale après dix-huit ans en Chine. Il parle mandarin couramment, cite Confucius, porte la robe des lettrés. Dans ses bagages : des horloges mécaniques, des prismes, des mappemondes. Et un jeu de cartes européennes.

Il naît en 1552 à Macerata, dans les États pontificaux. Jésuite brillant, mathématicien, linguiste. Envoyé en mission d’Extrême-Orient en 1577, il passe plusieurs années à Goa et Macao avant de franchir les frontières de la Chine impériale en 1583. Son approche est radicale pour l’époque : devenir chinois pour convertir les Chinois.

La séduction intellectuelle

Ricci comprend ce que ses confrères missionnaires ignorent : pour convaincre l’élite lettrée, il faut d’abord gagner son respect. Il se présente comme un « lettré d’Occident » venu partager des connaissances. Il adopte le costume des érudits, apprend les rituels confucéens, arrive avec des cadeaux extraordinaires.

Les cartes à jouer européennes font partie de ces cadeaux. Pour les Chinois, ces petits rectangles cartonnés constituent une révélation : qualité de gravure et de coloris inhabituelles, portabilité inédite par rapport aux jeux traditionnels qui nécessitent plateaux et pièces. Ricci ne les présente pas comme un divertissement mais comme un outil pédagogique — il enseigne les chiffres latins, la géographie européenne, et par extension le christianisme, en manipulant ses cartes. Les mandarins invitent leurs amis à assister à ces démonstrations.

La métamorphose

Ricci n’anticipe pas ce qui arrive ensuite. Dès les premières décennies du XVIIe siècle, des artisans chinois produisent leurs propres versions. Les rois et reines européens cèdent la place à des généraux chinois et des beautés légendaires. Les cœurs rouges deviennent des lingots d’or, les trèfles des pièces de monnaie, les piques des épées chinoises. De nouveaux jeux apparaissent, adaptés aux valeurs locales — la stratégie collective prime sur la compétition individuelle.

Un missionnaire français visitant la Chine en 1650, trente ans après la mort de Ricci, s’étonne : « les cartes sont devenues si communes en ce pays qu’il n’est si petit village qui n’en possède plusieurs jeux. »

L’ironie finale

Ricci meurt en 1610 à Pékin, honoré par l’empereur comme un grand lettré. Il a largement échoué dans son objectif : quelques milliers de convertis dans un empire de cent millions d’habitants. Ses traités théologiques n’ont pas convaincu.

Ses cartes, si. En 1700, moins d’un siècle après son arrivée, on estime qu’il existe en Chine plus de variantes de jeux de cartes qu’en Europe même. Le mahjong moderne emprunte certains mécanismes aux cartes européennes — la notion de « mains », les combinaisons gagnantes, l’alternance entre chance et stratégie.

Ricci voulait apporter la foi à la Chine. Il lui a donné une culture du jeu.

Les tables d’animations casino pour entreprises doivent indirectement quelque chose à ce voyage — la roulette et le blackjack qui les animent descendent de la même tradition de jeux de cartes européens que Ricci transportait dans ses bagages en 1601.

Questions fréquentes

Pourquoi Ricci a-t-il apporté des cartes à jouer en Chine plutôt que des objets plus religieux ?

Ricci utilisait les cartes comme outil pédagogique astucieux pour enseigner les chiffres latins et la géographie européenne. Pour lui, c'était un moyen détourné d'introduire le christianisme auprès des élites chinoises, en les séduisant d'abord intellectuellement plutôt que par la prédication directe.

Comment les Chinois ont-ils transformé les cartes européennes à leur manière ?

Les artisans chinois ont remplacé les rois et reines par des généraux et beautés légendaires locales, et les symboles comme les cœurs sont devenus des lingots d'or ou des pièces de monnaie. Surtout, ils ont inventé de nouveaux jeux privilégiant la stratégie collective plutôt que la compétition individuelle, reflétant leurs propres valeurs culturelles.

Ricci a-t-il réussi sa mission de conversion en Chine ?

Non, ce fut largement un échec : seulement quelques milliers de convertis dans un empire de cent millions d'habitants. L'ironie tragique est que ses cartes à jouer ont révolutionné la culture ludique chinoise, alors que ses traités théologiques sont tombés dans l'oubli.

Quel lien existe-t-il entre Ricci et le mahjong moderne ?

Le mahjong a emprunté certains mécanismes aux cartes européennes introduites par Ricci, notamment la notion de « mains », les combinaisons gagnantes et l'alternance entre chance et stratégie. Sans le savoir, le jésuite italien a influencé l'un des jeux les plus emblématiques de la culture chinoise.

📅 Repères chronologiques

1552
Naissance de Matteo Ricci à Macerata, dans les Marches (Italie)
1578
Ricci quitte l’Europe pour les missions jésuites en Asie, embarquant à Lisbonne
1582
Arrivée à Macao, premier contact avec la Chine et sa culture
1601
Ricci s’établit à Pékin, obtenant la faveur de l’empereur Wanli et introduisant sciences et objets occidentaux
1610
Mort de Matteo Ricci à Pékin, laissant une œuvre d’échanges culturels sino-occidentaux majeure
Portrait de Matteo Ricci par Emmanuel Pereira, XVIIe siècle
🖻 Portrait de Matteo Ricci par Emmanuel Pereira, XVIIe siècle
Portrait du père Matteo Ricci SJ, missionnaire jésuite en Chine, réalisé peu après sa mort en 1610. — Source : Wikimedia Commons — Domaine public
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