⏱ Temps de lecture : 7 min
**1998. Paris. Une balle dans la nuque, un corps abandonné sur le trottoir. François Cattani, 55 ans, figure montante du milieu corse, est exécuté en pleine rue. Le règne du successeur annoncé de Marcel Francisci s’achève avant même d’avoir commencé.**
Dans le Paris interlope de l’après-Francisci, Cattani avait pourtant toutes les cartes en main. Lié aux cercles de jeux les plus lucratifs — Enghien-les-Bains, Annecy, Annemasse — il s’était glissé dans les failles d’un empire vacant. Mais les clans établis n’avaient pas dit leur dernier mot. Et dans le Milieu, la succession ne s’obtient pas — elle s’arrache, ou elle tue.
Voici l’histoire d’un homme qui a voulu hériter d’un trône que personne ne voulait céder.
L’empire vacant : Paris après Francisci
Le 15 janvier 1982, Marcel Francisci est abattu rue de la Faisanderie. Sa mort laisse un vide considérable. L’Empereur des jeux contrôlait une partie des cercles parisiens et niçois, et ses héritiers directs — Roland en tête — peinent à imposer leur autorité sur l’ensemble du réseau. Les licences sont contestées. Les alliances se défont. Les anciens protecteurs gaullistes sont sur le déclin.
C’est dans ce chaos que François Cattani tente sa percée. Son atout principal : une alliance avec Robert Feliciaggi, homme d’affaires corse influent, proche de Charles Pasqua, alors ministre de l’Intérieur. Pasqua a accordé à Feliciaggi des autorisations d’exploitation qui ouvrent des cercles d’influence dans le secteur des jeux. Cattani entend y placer ses pions — discret, méthodique, patient.
Mais les clans historiques verrouillent leurs positions. À Nice, Jean-Dominique Fratoni, qui a survécu à la guerre des casinos azuréens avant de fuir en exil, a laissé un vide que ses anciens associés défendent bec et ongles. À Marseille, les héritiers des Guérini — vaincus par Francisci en 1967 mais jamais totalement écartés — surveillent toute tentative d’expansion corse dans leur zone. Cattani avance sur un terrain miné.
La mainmise sur Enghien, Annecy et Annemasse
Cattani se spécialise dans les casinos de province, moins exposés médiatiquement que ceux de la Côte d’Azur, mais tout aussi lucratifs. Le casino d’Enghien-les-Bains retient particulièrement son attention. Seul établissement autorisé en Île-de-France à l’époque, il représente un enjeu stratégique considérable : une clientèle parisienne aisée, une proximité avec les réseaux politiques de la capitale, et un volume de jeu que peu d’autres établissements de province peuvent égaler.
À Annecy, il s’intéresse à des cercles qui échappent encore au contrôle des grandes familles. À Annemasse, l’affaire du casino le rattrape directement : des fonds suspects, une revente opaque, et l’ombre de Pasqua qui plane sur le dossier. La brigade financière cite régulièrement son nom dans des procédures de blanchiment. La justice ne parvient pas à le faire tomber. Il avance, prudent, en évitant l’exposition directe.
Pendant plusieurs années, Cattani mène sa barque avec une discrétion apparente. Trop apparente. Dans le Milieu, on le remarque. On mesure son ambition. Et certains commencent à calculer ce qu’il en coûterait de le laisser continuer.
L’exécution et le message
En 1998, François Cattani est abattu à Paris. Une balle dans la tête, le visage contre le trottoir. Signature d’un guet-apens préparé, d’une élimination méthodique. Son nom disparaît alors des rôles du grand banditisme, comme si l’on avait voulu rayer d’un trait une page que certains jugeaient indésirable.
Les hypothèses policières divergent. Certaines sources évoquent une vengeance liée aux clans marseillais, qui n’acceptaient pas l’extension d’une influence corse dans leurs zones d’intérêt. D’autres soupçonnent une purge interne — un ambitieux trop pressé, éliminé par ceux qu’il prétendait rejoindre. L’affaire est classée sans suite. Aucun suspect, aucun procès.
Ce que la mort de Cattani signale est plus large que son cas personnel. Elle marque la fin d’une période de transition post-Francisci. Désormais, il n’y a plus d’empire à hériter. Les grandes familles corses du jeu — Francisci, Fratoni, Feliciaggi — ont soit disparu, soit été neutralisées par la justice. Les nouveaux entrants savent qu’ils paieront un prix que personne ne peut garantir à l’avance.
L’héritage : la succession verrouillée
La mort de François Cattani clôt une séquence de vingt ans. De l’assassinat de Francisci en 1982 à celui de Cattani en 1998, le monde des casinos corses en France a connu une lente décomposition. Les licences se sont assainies. Les contrôles financiers se sont renforcés. Les protections politiques — SAC, réseaux gaullistes, Pasqua — ont perdu leur efficacité à mesure que la justice s’autonomisait.
Ce que Cattani n’a pas compris, c’est que l’empire de Francisci ne pouvait pas se transmettre. Il avait été construit sur une conjoncture unique — la Cinquième République naissante, le SAC, des années où l’État fermait les yeux sur les arrangements du Milieu. Cette conjoncture avait disparu. La succession était impossible non pas parce qu’un clan s’y opposait, mais parce que le monde avait changé.
Ce qu’ont bâti ces hommes — Francisci, Fratoni, Cattani — c’est aussi un imaginaire du casino comme espace de pouvoir et de calcul qui a survécu à leurs guerres. Aujourd’hui, cet univers s’exprime dans un cadre radicalement différent : celui d’une soirée casino entreprise, où la tension des mises et la mécanique des tables restent entières, sans les ombres qui planaient sur les cercles d’autrefois.
—
FAQ
**Qui était François Cattani ?**
Figure émergente du milieu corse dans les années 1980-1990, François Cattani était lié aux cercles de jeux d’Enghien-les-Bains, d’Annecy et d’Annemasse. Après l’assassinat de Marcel Francisci en 1982, il a tenté de s’imposer comme l’un des héritiers de l’empire des casinos corses, en s’appuyant sur une alliance avec Robert Feliciaggi et les réseaux proches de Charles Pasqua. Il a été abattu à Paris en 1998 dans des conditions jamais élucidées.
**Quel était le lien entre François Cattani et les casinos français ?**
Cattani influençait plusieurs établissements de province, notamment Enghien-les-Bains — seul casino d’Île-de-France à l’époque — ainsi que des cercles à Annecy et Annemasse. Son nom apparaît régulièrement dans des dossiers de blanchiment liés aux jeux, sans que la justice soit parvenue à le condamner de son vivant. Il opérait via des prête-noms et des accords tacites avec d’autres figures du grand banditisme.
**Pourquoi la succession de Marcel Francisci était-elle impossible ?**
L’empire de Francisci reposait sur une conjoncture unique : les réseaux gaullistes, la SAC, et un État qui fermait les yeux sur les arrangements entre le Milieu et le pouvoir. Cette conjoncture avait disparu dès la fin des années 1970. Les contrôles financiers se renforçaient, les protections politiques s’érodaient, et la justice s’autonomisait. Cattani a sous-estimé ce changement structurel — et en a payé le prix.
À lire aussi
- ›Carlos Marcello : le parrain de la Nouvelle-Orléans et le fantôme de l'assassinat de JFK
- ›Icepick Willie : l'exécuteur de Minneapolis qui a construit Las Vegas
- ›Joseph Aiuppa : le boss de Chicago qui a ordonné la mort des Spilotro
- ›Paul « The Waiter » Ricca : l'ancien serveur qui a mis Las Vegas sous la main de Chicago