Les frères Zemour et le casino de Namur : le plus grand pillage discret du siècle

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**28 juillet 1983. Paris, quai d’Orsay. Gilbert Zemour, 55 ans, promène ses quatre caniches près de la Seine, à l’ombre de la tour Eiffel. Des coups de feu claquent. Le parrain du faubourg Montmartre s’effondre, criblé de balles. À ses côtés, ses chiens n’aboient même pas.**

Une exécution froide, sans témoin. Dans les heures qui suivent, le silence du Milieu parisien assène son verdict : Petit Gilbert vient de payer sa dette. Dix ans plus tard, ses frères se sont éteints à leur tour. La saga des Z — cinq frères pieds-noirs venus d’Algérie — s’achève en tragédie. Mais avant que les balles ne mettent fin à leur règne, ils auront réussi le plus grand hold-up discret du siècle : le pillage du casino de Namur, une fraude qui pendant vingt-trois ans a siphonné entre 49 et 75 millions d’euros au nez et à la barbe des autorités belges.

Voici comment cinq frères venus de Sétif ont failli réécrire les règles du grand banditisme européen.

De Sétif à Paris : la conquête du IXe arrondissement

Roland, William, Gilbert, Edgar et Théodore. Cinq frères juifs d’Algérie, nés dans une modeste famille de Sétif. Négociants en vin d’abord, ils débarquent à Paris après la guerre. L’aîné, Roland, se lance dans la prostitution — il est abattu en 1947. Les autres n’ont dès lors qu’une idée : prendre leur place.

En 1955, William, Gilbert et Edgar s’imposent dans le 9e arrondissement, s’affranchissant progressivement des clans pieds-noirs qui les employaient. Racket, trafic, escroqueries — ils grappillent un à un les territoires du Milieu parisien jusqu’à devenir les Z, les maîtres incontestés du faubourg Montmartre. Les rôles sont précis : William, dit Zaoui, est le chef stratège ; Gilbert, surnommé Petit Gilbert, est l’organisateur froid, aussi efficace en affaires que discret en société ; Edgar est l’instable, le cœur brûlant qui aime l’argent et l’ambiance de voyoucratie. Ensemble, ils forment une machine de guerre soudée par le sang et l’ambition.

Au début des années 1980, Gilbert veut plus grand. Il veut détrôner Marcel Francisci, l’Empereur des jeux, un homme de sa génération devenu riche à millions en possédant les casinos. L’occasion se présente en novembre 1980, dans une ville belge que personne ne surveille.

Le pacte de Namur : Khaïda, l’incendie et l’argent des Z

Novembre 1980, Namur. Les pompiers belges luttent toute la nuit contre un incendie dévastateur. Le Kursaal, fleuron Art déco de la ville, crache des flammes par toutes ses fenêtres. Au matin, il ne reste qu’une coque noircie. Joseph Khaïda, directeur du casino depuis vingt ans — un homme discret, juif d’origine polonaise, entré comme simple employé en 1960 — contemple les décombres. L’assurance ne couvre qu’une partie des dégâts. Il est ruiné.

Gilbert Zemour se présente quelques semaines plus tard, via un intermédiaire. La proposition est simple : des fonds pour reconstruire, en échange d’une participation occulte dans l’établissement. Khaïda sait très bien à qui il a affaire. Il connaît la réputation des frères Zemour. Il accepte quand même. Il vient de signer un pacte dont il ne sortira jamais.

Pendant vingt-trois ans, le casino de Namur devient une machine à recycler l’argent sale. Les mécanismes sont multiples : jeux non déclarés à la commission belge des jeux, pertes artificiellement gonflées, surfacturations de travaux, caisses noires alimentées par les mises des joueurs. L’argent transite par des comptes en Suisse et au Luxembourg avant de revenir en France financer d’autres activités du clan. Khaïda signe les documents, encaisse les pots-de-vin, ne pose pas de questions. Une fois, il a tenté de résister. Il a failli perdre la direction de son propre établissement. Depuis, il obéit.

L’exécution de Gilbert et la fin des Z

Le 28 juillet 1983, Gilbert Zemour est abattu quai d’Orsay. Cinq balles, tirées depuis une moto. Aucun suspect, aucun témoin. Une signature du Milieu. Signature corse, disent certains — vengeance d’associés belges, murmurent d’autres. L’enquête n’aboutira jamais.

Avec sa mort, le contrôle sur Namur se relâche sans disparaître. Les mécanismes sont en place, les complices belges gèrent. La fraude continue. William meurt en 1995 à Paris. Edgar est tué à Miami en 2001. En 1999, Joseph Khaïda meurt d’un cancer, emportant avec lui une partie des secrets. Après sa disparition, les langues se délient.

L’héritage : cinquante prévenus, zéro Zemour

En 2003, la justice belge ouvre une information judiciaire. Les perquisitions révèlent un système d’une sophistication rare. Le procès s’ouvre en 2013 : cinquante prévenus — cadres du casino, hommes d’affaires belges, responsables politiques locaux. Aucun Zemour ne comparaît. Tous sont morts. Khaïda aussi.

Le tribunal condamne plusieurs prévenus à des peines de prison avec sursis et à de lourdes amendes. La ville de Namur obtient des dommages et intérêts. Le montant total détourné est estimé entre 49 et 75 millions d’euros — la plus grande fraude jamais commise dans un casino belge. Ceux qui l’ont orchestrée ne seront jamais jugés. C’est peut-être là leur ultime victoire.

Ce qu’illustre l’affaire Zemour-Namur, c’est la porosité durable entre le monde des jeux et celui du grand banditisme, dans une époque où les contrôles financiers laissaient des angles morts que certains savaient exploiter pendant des décennies. Aujourd’hui, cet univers s’exprime dans un cadre radicalement différent : celui de la soirée casino entreprise, où la mécanique des tables et la tension des mises restent entières, sans les arrière-cours qui ont longtemps accompagné les tapis verts.

FAQ

**Qui était Gilbert Zemour, dit Petit Gilbert ?**

Gilbert Zemour était l’un des cinq frères du clan des Z, une famille pied-noire devenue maîtresse du Milieu parisien dans les années 1960-1980. Organisateur froid et stratège discret, il a étendu l’empire du clan jusqu’en Belgique via la prise de contrôle occulte du casino de Namur après l’incendie de 1980. Abattu quai d’Orsay à Paris le 28 juillet 1983, son assassinat n’a jamais été élucidé.

**Quel est le montant de la fraude du casino de Namur ?**

Le détournement s’est étalé sur plus de vingt ans, de 1980 à 2003. La justice belge a estimé le montant détourné entre 49 et 75 millions d’euros, via des jeux non déclarés, des pertes artificiellement gonflées, des surfacturations et des caisses noires alimentées par les mises des joueurs. L’argent transitait par des comptes en Suisse et au Luxembourg avant de revenir en France.

**Pourquoi personne n’a-t-il été condamné pour avoir commandité la fraude ?**

Les principaux responsables — Gilbert, William et Edgar Zemour — sont tous morts avant l’ouverture de l’information judiciaire en 2003. Joseph Khaïda, directeur complice du casino, est décédé en 1999. Le procès de 2013 a condamné cinquante prévenus pour leur participation au système, mais les architectes de la fraude ont échappé à la justice en mourant avant d’être jugés.

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