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2015, Macao. Un homme d’affaires entre dans un salon VIP du Venetian. Il ne joue pas. Il achète 2 millions de dollars de jetons, les laisse sur la table, repart une heure plus tard.
Il a perdu 30 000 dollars en frais implicites. Et blanchi 1,97 million. Bienvenue dans le système de blanchiment préféré de ceux qui veulent faire disparaître de l’argent : le casino.
De Macao à Monaco, en passant par Singapour, les casinos sont des tuyaux d’évacuation pour l’argent sale du pouvoir. Voici comment.
La méthode des jetons non joués
Un intermédiaire achète des jetons pour une somme ronde. Il ne joue pas, ou très peu. Il demande à récupérer l’équivalent en chèques de banque ou en virements sur un compte offshore.
Le casino déclare une perte modeste — la différence entre l’achat et le remboursement. L’argent sale est devenu propre. Moins 5 à 10 % de commission.
Cette méthode est illégale dans les casinos régulés, mais difficile à détecter. Il suffit d’un complice croupier et d’une salle VIP discrète. Les vulnérabilités des casinos européens face au blanchiment sont documentées depuis les années 1990.
Les prête-noms et les sociétés écrans
Les donneurs d’ordre n’entrent pas eux-mêmes dans les casinos. Ils utilisent des sociétés écrans à Chypre, aux îles Vierges britanniques, ou au Delaware.
Ces sociétés achètent des jetons, jouent (souvent avec un employé complice), puis retirent les fonds. La piste s’arrête à la société, dont les vrais bénéficiaires sont introuvables.
Les casinos ferment les yeux car les sommes en jeu sont énormes. Un salon VIP peut générer plusieurs millions de dollars par semaine sans poser de questions. Un siècle de techniques de blanchiment montre que ce mécanisme des prête-noms est aussi ancien que le casino lui-même.
Macao, la plaque tournante du blanchiment
Macao est la capitale mondiale du blanchiment via les casinos. L’ancienne colonie portugaise est devenue chinoise, mais son droit du jeu reste libéral. Les transactions en espèces y sont massives.
Des enquêtes américaines ont estimé que des dizaines de milliards de dollars douteux avaient transité par les salons VIP de Macao dans les années 2010. Des oligarques sous sanctions, des officiels corrompus — la Chine tolère ce système car elle en contrôle les flux et en perçoit les impôts.
L’affaire Alvin Chau, le roi des junkets arrêté en 2022, a levé un coin du voile sur l’ampleur du phénomène. Son réseau pesait plusieurs milliards.
Monaco, la vitrine discrète
À Monaco, le Casino de Monte-Carlo n’accepte pas les millions anonymes. Les salons privés, eux, sont plus souples. Un intermédiaire peut organiser des parties où les identités restent confidentielles.
La principauté a été épinglée à plusieurs reprises par le GAFI (Groupe d’action financière) pour ses lacunes en matière de lutte anti-blanchiment. Les enquêtes sur des fortunes d’origine douteuse qui transitent par Monaco sont régulières depuis les années 2000.
L’aveuglement volontaire des casinos
Les casinos ne sont pas naïfs. Ils savent que l’argent de certains clients est douteux. Mais les interroger, c’est perdre des revenus. La plupart appliquent une politique de non-questionnement implicite.
Les amendes pour blanchiment sont rares et faibles comparées aux profits. En 2021, un casino de Las Vegas a payé 3 millions de dollars d’amende pour avoir accepté des fonds suspects. Il avait généré des dizaines de millions sur ces transactions. Le calcul est simple.
Les conséquences pour les joueurs ordinaires
L’argent douteux fait tourner les casinos, mais a un coût pour les joueurs honnêtes : procédures de vérification d’identité de plus en plus lourdes, retraits importants bloqués, contrôles systématiques.
Paradoxalement, ces contrôles sont inefficaces contre les vrais blanchisseurs, qui ont des avocats et des comptables. Seuls les petits joueurs sont réellement gênés.
Dans les animations d’entreprise, ce problème n’existe pas. Pas d’argent réel, pas de blanchiment, pas de traçabilité. Une soirée casino d’entreprise propose des parties où le seul risque est de trop rire.
Que faire contre ce système ?
Les organisations de lutte contre la corruption réclament un registre mondial des bénéficiaires effectifs des comptes casinos et l’interdiction des transactions en espèces au-delà de 10 000 euros.
Certains pays avancent. Les États-Unis exigent désormais l’identification des acheteurs de jetons de plus de 3 000 dollars. Mais tant qu’il y aura des zones de non-droit et des casinos complaisants, la roue tournera. Les jetons aussi.