Quand la génétique défie le hasard : l’histoire troublante des jumeaux Lewis et Springer

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Le 20 février 1979, dans un parking d’un centre commercial de l’Ohio, deux hommes de 39 ans se rencontrent pour la première fois depuis leur naissance. Ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau, ce qui n’a rien d’étonnant : ce sont des jumeaux identiques. Mais ce qui va suivre va défier toutes les lois de la probabilité et ébranler les fondements de nos connaissances sur l’hérédité comportementale.

Deux bébés, deux destins séparés

En 1940, dans l’Ohio, une jeune femme célibataire donne naissance à des jumeaux identiques. Incapable de les élever, elle les confie à l’adoption. Les deux nourrissons, âgés de quatre semaines, sont placés dans des familles différentes, sans lien entre elles. Le premier est adopté par Ernest et Sarah Lewis, un couple ouvrier de Lima. Ils le prénomment James — Jim pour ses proches. Le second est recueilli par Jess et Lucille Springer, résidant à Dayton, à 160 kilomètres de là. Par une coïncidence troublante, ils choisissent également de l’appeler James.

Dès l’enfance, des similitudes émergent sans que personne ne puisse les relier. Les deux garçons souffrent des mêmes maux de tête sévères, développent la même allergie aux pollens de printemps, montrent une aversion inexplicable pour les haricots verts. Ils développent la même habitude de se ronger les ongles jusqu’au sang, présentent des difficultés d’apprentissage identiques en orthographe, compensées par d’excellentes capacités en mathématiques. Leurs parents respectifs attribuent ces particularités au hasard.

Des adolescences en miroir

À 16 ans, Jim Lewis tombe éperdument amoureux d’une camarade de classe prénommée Linda. Au même moment, Jim Springer vit sa première histoire d’amour sérieuse avec une jeune fille également prénommée Linda. Les deux relations suivent un schéma étonnamment similaire : passion intense, disputes fréquentes, rupture à l’âge de 19 ans.

Vers 18 ans, sans se connaître, les deux Jim choisissent de s’engager dans les forces de l’ordre. Jim Lewis devient policier adjoint dans le comté d’Allen, Jim Springer intègre la police de sécurité d’une entreprise locale. « J’ai toujours eu le sens de la justice », explique Lewis. « Protéger les autres me semblait naturel », déclare Springer. Parallèlement, ils développent les mêmes hobbies : menuiserie, modèles réduits d’avions, fascination pour les courses automobiles. Et tous deux adoptent un chien qu’ils prénomment Toy.

Les mariages et les troublantes coïncidences

En 1962, à 22 ans, Jim Lewis épouse une jeune femme prénommée Linda Miller. La même année, Jim Springer convole avec Linda Koehler dans des circonstances étonnamment similaires. Les deux couples vivent des mariages parallèles pendant près de quinze ans. Les deux Linda donnent naissance à des fils que leurs maris prénomment respectivement James Alan et James Allen — quasi-homonymie qui dépasse le domaine de la coïncidence statistique.

Vers le milieu des années 1970, les deux couples traversent des crises similaires. Les deux Jim s’investissent excessivement dans leur travail, passent de plus en plus de temps dans leur atelier de bricolage, communiquent de moins en moins avec leurs épouses. En 1977, les deux couples divorcent à quelques mois d’intervalle, pour incompatibilité de caractère et éloignement progressif. Puis en 1979, Jim Lewis épouse Betty Toby. Quelques semaines plus tard, Jim Springer fait la connaissance de Betty Estep. Les voilà tous deux remariés — à des Betty.

La rencontre du 20 février 1979

C’est en cherchant dans des dossiers administratifs post-divorce que Jim Lewis découvre l’existence d’un autre « James Springer ». Le premier contact téléphonique, le 9 février 1979, dure trois heures. « Quand Jim Lewis m’a dit qu’il avait divorcé d’une Linda pour épouser une Betty, j’ai cru à une plaisanterie », se souvient Jim Springer. « Puis il m’a parlé de son fils James Allen, de son chien Toy, de sa passion pour la menuiserie… J’avais l’impression de me parler à moi-même. »

La rencontre physique a lieu le 20 février dans le parking du centre commercial de Dayton. Même taille : 1 m 80. Même poids : 82 kg. Même calvitie naissante. Même gestuelle. L’inventaire des similitudes établi dans les jours suivants dépasse l’entendement. Mêmes habitudes alimentaires : haricots verts détestés, bière Budweiser et sandwichs au thon adorés. Mêmes manies : se ronger les ongles de la même manière, se gratter le nez en réfléchissant. Même passion pour les chemises à carreaux bleues et les jeans Levi’s. Mêmes problèmes de santé : maux de tête depuis l’enfance, intolérance au lactose développée vers 35 ans, tendance à l’hypertension. Et surtout : tous deux ont aménagé leur sous-sol en atelier de bricolage selon des plans quasi identiques, peint les murs de la même couleur beige, passé leurs vacances dans la même station balnéaire de Floride en 1975 — dans des hôtels distants de quelques centaines de mètres.

L’étude scientifique et ses révélations

La nouvelle parvient rapidement au Dr. Thomas Bouchard, psychologue à l’université du Minnesota, qui dirige depuis 1979 la Minnesota Study of Twins Reared Apart. Pendant une semaine, les jumeaux se soumettent à une batterie de tests exhaustifs. Les résultats sont stupéfiants : QI identique à 108, profils cognitifs superposables, scores quasi identiques sur les 16 facteurs de personnalité de Cattell, patterns d’ondes cérébrales remarquablement similaires, temps de réaction identiques.

La publication des résultats en 1981 dans la revue Science fait l’effet d’une bombe. Ses implications sont vertigineuses : la part de l’hérédité dans nos comportements serait bien plus prépondérante que supposé. Certains choix que nous croyons libres seraient en réalité guidés par notre programmation génétique. L’environnement familial aurait moins d’influence que prévu sur le développement de la personnalité. Ces conclusions remettent en question des décennies de certitudes en psychologie développementale.

Bouchard avoue lui-même sa perplexité : « Nous pouvons expliquer les similitudes cognitives et de tempérament par la génétique. Mais certains comportements très spécifiques dépassent notre compréhension actuelle de l’hérédité. » Comment la génétique peut-elle programmer des choix aussi spécifiques que le prénom d’un animal de compagnie ou la couleur d’une peinture murale ?

D’autres cas troublants

Le cas Lewis-Springer n’est pas isolé. L’étude du Dr. Bouchard a réuni plus de 350 paires de jumeaux séparés à la naissance. Parmi les cas les plus remarquables : les jumelles « Giggle Sisters » qui rient exactement de la même manière et aux mêmes moments ; les jumeaux « Fire Chiefs » devenus tous deux pompiers volontaires dans des villes différentes ; les jumelles « Barbara » qui ont toutes deux épousé des hommes prénommés Robert et donné le même prénom à leurs filles.

Des chercheurs sceptiques pointent cependant des biais potentiels. Le Dr. Leon Kamin de Princeton objecte : « Ces similitudes frappantes cachent peut-être des milliers de différences que l’on ignore. Nous retenons ce qui nous étonne et oublions ce qui nous paraît banal. » D’autres s’interrogent sur la méthodologie — les agences d’adoption ne plaçaient-elles pas les enfants dans des familles de même profil socioéconomique ? L’effet de confirmation ne pousse-t-il pas les jumeaux à accentuer leurs similitudes ?

Le libre arbitre en question

L’histoire des jumeaux Lewis-Springer soulève des questions philosophiques profondes. Si nos gènes déterminent nos choix les plus intimes, que devient notre libre arbitre ? Jim Lewis confie ses réflexions : « Quand j’ai découvert que Jim Springer avait fait exactement les mêmes choix que moi, j’ai eu l’impression d’être un robot programmé. Puis je me suis dit que même si mes gènes m’influençaient, j’avais quand même vécu une vie heureuse. »

Jim Springer traverse une période de questionnement existentiel : « Pendant des mois, j’ai eu l’impression de n’être que la copie de quelqu’un d’autre. Mes goûts, mes choix, mes amours… tout cela était-il vraiment moi ? » L’épouse de Jim Lewis pose la question autrement : « Au début, j’étais fascinée par cette histoire. Puis j’ai réalisé que l’homme que j’aimais était en quelque sorte programmé pour m’aimer. Était-ce encore de l’amour authentique ? »

L’héritage d’une rencontre extraordinaire

Après leur rencontre, les deux Jim développent une amitié profonde, se parlent quotidiennement, se rendent visite chaque mois. Avec le temps, quelques différences commencent à apparaître : Jim Lewis est légèrement plus extraverti, Jim Springer un peu plus prudent. Ces nuances, même minimes, rassurent les deux hommes sur leur individualité — et rassurent aussi les scientifiques, prouvant que l’environnement conserve une influence, même limitée.

Les recherches actuelles en génétique comportementale confirment que l’intelligence est héritable à 50-80 %, que les traits de personnalité majeurs sont influencés génétiquement à 40-60 %, que certaines préférences esthétiques ont une composante héréditaire significative. L’histoire Lewis-Springer a également transformé les pratiques d’adoption : les agences maintiennent désormais des dossiers détaillés permettant aux adoptés de retrouver leurs origines biologiques.

Quarante-cinq ans après leur rencontre, le mystère Lewis-Springer n’est pas entièrement élucidé. Leur histoire nous enseigne finalement ceci : nous sommes en même temps plus déterminés et plus libres que nous le pensons. Déterminés par nos gènes dans nos tendances profondes, libres dans la façon de les exprimer et de les vivre. Jim Lewis résume cette sagesse : « Découvrir que mes choix étaient influencés par mes gènes ne m’a pas rendu moins heureux. Au contraire, cela m’a aidé à mieux me comprendre et à accepter qui je suis. »

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