Le Grand Casino de Vichy : de la salle de spectacle au berceau du régime (10 juillet 1940)

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La salle avait été construite pour les opérettes. Le 10 juillet 1940, sous les ors du théâtre du Grand Casino de Vichy, six cent soixante-dix parlementaires y prennent place pour voter la fin de la Troisième République. Cent soixante-seize de leurs collègues manquent à l’appel. Le maréchal Pétain, dont le nom figure dans le texte soumis au vote, ne se montre pas. Le débat est écarté, le scrutin ouvert. En quelques minutes, une assemblée amputée du quart de ses membres remet le pouvoir constituant à un seul homme. Le casino de Vichy, temple du divertissement d’une ville d’eaux, venait de devenir le berceau d’un régime.

Pourquoi l’Assemblée nationale s’est-elle réunie au casino de Vichy ?

La raison est prosaïque. Après la débâcle de juin 1940, le gouvernement se replie de Bordeaux à Clermont-Ferrand, puis à Vichy. La ville thermale offre ce qu’aucune autre ne peut fournir dans l’urgence : des centaines de chambres d’hôtel et des salles de spectacle capables d’absorber un Parlement entier. Elle n’a en revanche aucun édifice conçu pour réunir les deux Chambres. Le 9 juillet, les députés siègent donc au Petit Casino et les sénateurs à l’Opéra, chacun de leur côté, pour approuver le principe d’une révision constitutionnelle. Pour la séance commune du lendemain, seul le théâtre du Grand Casino est assez vaste. Une salle de spectacle devient ainsi, le temps d’un après-midi, la plus haute assemblée du pays.

✓ À retenir

Vichy n’avait aucun bâtiment prévu pour un Parlement : le 9 juillet, les députés siègent au Petit Casino, les sénateurs à l’Opéra ; le 10, l’Assemblée nationale se réunit dans le théâtre du Grand Casino.

Comment le vote du 10 juillet 1940 a-t-il été préparé ?

L’opération est conduite par Pierre Laval, vice-président du Conseil, à partir du 4 juillet, et approuvée en conseil des ministres. Le travail de conviction se fait dans les couloirs, les hôtels et les réunions privées, plus que dans l’hémicycle improvisé. Laval promet aux parlementaires que les Chambres seront maintenues jusqu’à la mise en place des assemblées nouvelles. Le 10 au matin, une réunion préparatoire se tient dans le casino même. L’après-midi, la séance officielle s’ouvre sous la présidence de Jules Jeanneney, président du Sénat. Le texte est lu, le débat écarté, le scrutin ouvert. Pétain s’abstient de paraître devant les Chambres.

Le Parlement qui vote ce jour-là n’est plus celui de 1936. Il ne compte que 846 membres : soixante députés et un sénateur communistes ont été déchus de leur mandat en janvier 1940. Vingt-sept parlementaires sont partis pour Casablanca à bord du Massilia le 20 juin, dans l’idée de poursuivre la guerre depuis l’Afrique du Nord. Cent quarante-neuf autres n’ont pu ou pas voulu rejoindre Vichy. Le détail du scrutin, groupe par groupe, montre une chambre déjà vidée de ses rangs avant l’ouverture de la séance.

Que disait la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 ?

Un article unique. L’Assemblée nationale donne tous pouvoirs au gouvernement de la République, sous l’autorité et la signature du maréchal Pétain, pour promulguer une nouvelle constitution de l’État français. Le texte précise que celle-ci devra garantir les droits du travail, de la famille et de la patrie, puis être ratifiée par la Nation. Elle ne le sera jamais. Dès le lendemain, par un acte constitutionnel, Pétain définit lui-même l’étendue de ses pouvoirs et abroge les lois de la Troisième République incompatibles avec eux. Le texte du 10 juillet ne suspendait pas les lois constitutionnelles de 1875 : il autorisait à en écrire d’autres. L’interprétation qu’en fait Pétain, et non la lettre du texte, met fin au régime.

Scrutin du 10 juillet 1940 Nombre
Parlementaires présents 670
Suffrages exprimés 649
Pour 569
Contre 80 (57 députés, 23 sénateurs)
Abstentions 20
Absents 176

Le saviez-vous ?

Le Parlement ne comptait plus que 846 membres : soixante députés et un sénateur communistes avaient été déchus de leur mandat en janvier 1940. Vingt-sept autres parlementaires étaient partis pour Casablanca à bord du Massilia le 20 juin.

Qui étaient les 80 parlementaires qui ont voté non ?

Cinquante-sept députés et vingt-trois sénateurs. Une large majorité d’élus socialistes, de radicaux et de divers gauche — parmi eux Léon Blum et Marx Dormoy — mais aussi quelques indépendants et un élu de droite. Ils ne forment pas un groupe constitué et ne se sont pas concertés. De Gaulle les appellera plus tard les premiers résistants sur le sol français. Le geste inverse fut sanctionné à la Libération. L’ordonnance du 21 avril 1944 frappe d’inéligibilité les parlementaires ayant voté la délégation du pouvoir constituant à Pétain. Le scrutin du casino de Vichy devenait, après coup, une faute politique caractérisée.

Une assemblée amputée du quart de ses membres remet le pouvoir constituant à un seul homme.

✓ À retenir

Sur 670 présents, 649 suffrages sont exprimés : 569 pour, 80 contre, 20 abstentions. Les quatre-vingts opposants réunissent 57 députés et 23 sénateurs, sans concertation préalable ni groupe constitué.

Que reste-t-il aujourd’hui du 10 juillet 1940 à Vichy ?

Le bâtiment est toujours là. L’ancien casino, devenu l’Opéra de Vichy, accueille aujourd’hui des spectacles, et la salle où siégea l’Assemblée nationale se visite. La mémoire du vote, elle, s’est organisée plus tard. Un comité en l’honneur des quatre-vingts entretient une commémoration devenue régulière. Des responsables politiques de premier plan y ont participé : Michel Rocard, alors Premier ministre, en 1989 ; Claude Bartolone, président de l’Assemblée nationale, en 2013 ; Richard Ferrand en 2019. La ville, longtemps réticente à porter un nom devenu synonyme de régime, a fini par assumer d’être aussi le lieu où quatre-vingts élus ont dit non. Le casino, lui, n’a jamais été rebaptisé.

Reste la question que le lieu impose et que rien ne referme. Une salle d’opérette, un scrutin sans débat, cent quatre-vingt-seize sièges vides ou muets. La Troisième République ne s’est pas effondrée sous le nombre : elle s’est éteinte devant une assemblée diminuée, dans un décor qui n’avait pas été prévu pour elle. Le casino de Vichy n’a rien décidé ce jour-là. Il a fourni la salle, rien de plus. Et c’est cette contingence que quatre-vingts ans de commémorations n’ont pas réussi à rendre anodine.

En résumé

Le 10 juillet 1940, dans le théâtre du Grand Casino de Vichy, 569 parlementaires sur 649 votants confient le pouvoir constituant au maréchal Pétain. Quatre-vingts s’y opposent. La Troisième République prend fin dans une salle conçue pour l’opérette, faute d’un autre bâtiment assez vaste dans la ville d’eaux.

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Questions fréquentes

Pourquoi le Parlement s’est-il réuni dans un casino en 1940 ?

Parce que Vichy, où le gouvernement s’était replié après la débâcle, ne disposait d’aucun bâtiment conçu pour réunir les deux Chambres. Seul le théâtre du Grand Casino pouvait accueillir plusieurs centaines de parlementaires en une seule salle.

Combien de parlementaires ont voté les pleins pouvoirs à Pétain ?

Sur 670 présents et 649 suffrages exprimés, 569 votent pour, 80 contre et 20 s’abstiennent. Cent soixante-seize parlementaires sont absents, dont vingt-sept partis pour Casablanca à bord du Massilia le 20 juin 1940.

Que sont devenus les quatre-vingts qui ont voté non ?

De Gaulle les désignera comme les premiers résistants sur le sol français. À l’inverse, l’ordonnance du 21 avril 1944 frappe d’inéligibilité les parlementaires ayant voté la délégation du pouvoir constituant à Pétain.


Sources

  • Olivier Wieviorka, Les Orphelins de la République. Destinées des députés et sénateurs français, 1940-1945, Seuil, 2001.
  • « 10 juillet 1940, les 80 opposants, vote par groupes politiques », Digithèque de matériaux juridiques et politiques, université de Perpignan. mjp.univ-perp.fr
  • Centre international de recherches et d’études Vichy, « 10 juillet 1940 », dossier documentaire. cierv-vichy.fr
  • Ordonnance du 21 avril 1944 relative à l’organisation des pouvoirs publics en France après la Libération.
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