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15 octobre 1998, Las Vegas. Le Bellagio ouvre après trois ans de chantier et 1,6 milliard de dollars, le resort le plus cher du monde à cette date. À l’intérieur, Steve Wynn et son décorateur Roger Thomas ont fait poser des puits de lumière et des horloges anciennes. Deux objets que les salles de jeu traditionnelles écartent, pour que le client perde le compte des heures. Les plafonds montent. Les allées s’ouvrent. Le hall reçoit une sculpture de verre à la place des machines à sous. Chaque décision contredit le manuel en vigueur dans l’architecture des casinos. Ce manuel existe. Il paraîtra deux ans plus tard, sous la signature d’un homme qui a dirigé deux casinos du Strip.
Pourquoi les casinos ont des plafonds bas et des allées tordues
Le manuel s’appelle Designing Casinos to Dominate the Competition. Bill Friedman le publie en 2000, chez l’institut de recherche sur le jeu de l’université du Nevada à Reno. L’auteur n’est pas un théoricien de bureau : il a présidé et dirigé le Castaways et le Silver Slipper, sur le Strip, pendant treize ans. Il a enseigné le management des casinos à l’UNLV dans les années 1970. Son livre condense vingt ans d’observation des salles de jeu du Nevada et énonce treize principes.
Deux d’entre eux commandent l’espace. Le principe 8 : les plafonds bas battent les plafonds hauts. Le principe 4 : le plan en labyrinthe bat les allées longues, larges et rectilignes. Le principe 1 vise ce que Friedman nomme la grange, la salle ouverte d’un seul tenant. Un chapitre entier du livre traite des granges bâties sur le Strip dans les années 1990.
Friedman n’a pas conçu le labyrinthe à sa table de travail. Le premier agencement de machines en labyrinthe date de 1978, au Cal-Neva de Reno. Les deuxième et troisième datent de 1980, sur le Strip : le Castaways et le Silver Slipper. Ses propres casinos. Le livre énumère ce qu’il attend du dispositif — faire traverser au visiteur toute la salle, fixer son regard sur les machines, donner l’impression d’une foule. Un chapitre à part est consacré aux couleurs et aux motifs des tapis.
Le saviez-vous ?
Le labyrinthe de machines à sous n’est pas né d’une étude. Il est né d’un essai commercial : Reno en 1978, puis le Castaways et le Silver Slipper en 1980, les deux établissements du Strip que Friedman dirigeait lui-même. Le livre qui l’érige en principe paraîtra vingt ans après.
Qui a inventé le casino ouvert et lumineux
La réponse tient dans un article de revue, pas dans un hôtel. En 1995, David Kranes publie « Playgrounds » dans le Journal of Gambling Studies. Kranes est dramaturge, auteur et professeur d’université. Il conseille aussi des casinos, aux États-Unis et en Europe.
Sa proposition tient en une image : le casino comme terrain de jeu. Un lieu qui accueille, qui donne envie d’explorer, qui réveille la curiosité. Kranes plaide pour la lumière naturelle, les hauts plafonds, les plans dégagés, les couleurs chaudes, l’eau et la végétation. Les travaux universitaires sur le design des casinos opposent ce playground design au gaming design de Friedman.
Kranes ne discute pas le but. Il vend à ses clients des espaces plus explorables, plus agréables, et pour finir plus rentables. Entre les deux hommes, c’est le levier qui change.
✓ À retenir
Le « playground design » vient de David Kranes, en 1995, et non de Roger Thomas. Thomas en est le praticien, pas le théoricien. Les deux écoles cherchent la même chose : un joueur qui reste. L’une passe par l’enfermement, l’autre par le confort.
Ce que Roger Thomas a changé au Bellagio
Roger Thomas dessine des intérieurs de banques à Las Vegas à partir de 1974, puis dirige sept ans l’agence locale de Yates Silverman. En 1980, Steve Wynn — un ami de la famille — lui confie les chambres du Golden Nugget. En 1989 arrive le Mirage : premier méga-resort de la ville, premier grand hôtel bâti de fond en comble à Las Vegas depuis vingt-cinq ans. Thomas y compose un décor tropical, puis un décor de flibustiers au Treasure Island en 1993. Des thèmes, pas encore une rupture.
La rupture commence au Bellagio. À partir de ce chantier, Wynn et Thomas réinventent l’aspect de la salle de jeu en enfreignant chaque règle admise du métier. Hauts plafonds, mobilier européen, plan axial que l’œil embrasse d’un coup. Une sculpture de Dale Chihuly dans le hall à la place des machines à un cent. Des puits de lumière. Des horloges.
Thomas s’en est expliqué au New Yorker en 2012. Il tient les salles traditionnelles pour claustrophobes et désorientantes. Personne, dit-il, ne mise gros en se sentant piégé. « Les gens ont tendance à prendre les caractéristiques d’une pièce » : on se sent riche dans un lieu riche.
La suite est moins lisse que la légende. Les recettes des premiers mois déçoivent. En mai 2000, Mirage Resorts passe sous le contrôle de MGM Grand. Wynn quitte l’établissement. Les bénéfices progressent sous le nouveau propriétaire. Le pari architectural gagne. L’homme qui l’a engagé perd sa société.
| Bill Friedman | David Kranes | |
|---|---|---|
| Formulation | Livre, 2000 | Article de revue, 1995 |
| Espace | Plafonds bas, labyrinthe, salle segmentée | Plafonds hauts, plans dégagés, lumière |
| Levier | L’enfermement | Le confort |
| Mise en œuvre | Castaways, Silver Slipper, 1980 | Bellagio, 1998, par Roger Thomas |
| Finalité | Faire durer le jeu | Faire durer le jeu |
L’architecture des casinos fait-elle jouer plus longtemps ?
La question est passée au laboratoire. En 2010, l’équipe de Karen Finlay, à l’université de Guelph, publie dans Environment and Behavior une étude bâtie sur les deux modèles. Quatre cent quatre-vingt-quatre joueurs regardent des simulations vidéo de salles de jeu, les unes conformes au playground de Kranes, les autres au gaming de Friedman. Trois mesures à chaque passage : le plaisir, la restauration mentale, l’intention de miser au-delà du prévu.
Le modèle playground l’emporte sur les trois. Et le lien entre plaisir et jeu à risque passe en entier par la restauration mentale. Ce n’est pas la beauté du lieu qui fait miser. C’est le repos qu’elle procure.
✓ À retenir
Un casino ouvert et lumineux n’est pas un casino inoffensif. Testé en simulation sur 484 joueurs, le modèle « playground » devance le modèle « gaming ». Sur le plaisir, sur le sentiment de repos, et sur l’intention de miser plus que prévu.
Les deux protocoles ne se contredisent pas, parce qu’ils ne mesurent pas la même chose. Friedman comptait des joueurs, des recettes de machines et des taux d’occupation. Finlay mesure des intentions déclarées devant un écran. Ce que l’étude établit tient en une phrase : à design ouvert, envie de miser plus forte. Aucune des deux écoles n’a jamais mis l’objectif en discussion. Entrer dans un casino, c’est accepter de perdre ses repères, par contrainte ou par séduction.
Entrer dans un casino, c’est accepter de perdre ses repères, par contrainte ou par séduction.
En résumé
Deux hommes ont écrit les règles de l’architecture des casinos. Bill Friedman a codifié l’enfermement — plafonds bas, labyrinthe, salle segmentée — après l’avoir essayé dans ses propres établissements. David Kranes a théorisé l’inverse : lumière, hauteur, espaces ouverts. Roger Thomas l’a bâti au Bellagio. Les travaux de Karen Finlay mesurent, en simulation, une intention de miser au-delà du prévu plus forte devant le modèle ouvert que devant le modèle fermé. Le levier change, la finalité reste.
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