
Illustration — « Le Tripot », scène de jeu. Jean-Eugène Buland, 1883. Domaine public, via Wikimedia Commons.
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Sous les lustres du Palais-Royal, dans l’ombre des arcades, on jouait. On jouait beaucoup, on jouait gros, et surtout, on jouait en dehors des règles. L’histoire des tripots parisiens est celle d’une passion qui défie l’interdit : des académies illicites du XVIIIe siècle aux caves enfumées de Montmartre, en passant par les cercles interlopes de l’entre-deux-guerres, le jeu clandestin a tissé sa toile dans les marges de la capitale. Loin d’être un simple divertissement de bas-fonds, il fut un révélateur social, un miroir des tensions entre morale, police et appétit du gain.
Le Palais-Royal, capitale du jeu illicite
Sous l’Ancien Régime, Paris comptait des centaines d’« académies illicites », ces tripots où l’on jouait au pharaon, au biribi ou au lansquenet. Ces officines, souvent installées dans des appartements discrets, attiraient toutes les couches de la société urbaine. Le Palais-Royal, avec ses galeries et ses arcades, en était l’épicentre. En 1789, en pleine crise économique, la Loterie royale rapportait plus de 44 millions de livres, preuve de l’importance des enjeux financiers liés au jeu. L’historien Francis Freundlich, dans sa thèse consacrée au monde du jeu à Paris au XVIIIe siècle, a montré comment ces pratiques ludiques induisaient des formes complexes de sociabilité et des attitudes criminelles témoignant d’une véritable mutation culturelle.
Organisation et police des tripots
Le pari comme raccourci vers le sommet
Le jeu clandestin ne souffrait ni l’improvisation ni le défaut d’organisation. Il nécessitait une mise de fonds importante, un réseau de relations solide et une connaissance subtile du monde du jeu. Le tenancier devait veiller à la sécurité de son entreprise et prendre contact avec les joueurs et les banquiers. Pour échapper à la procédure du flagrant délit, les joueurs changeaient fréquemment de lieu de réunion. La police, malgré des moyens importants, était souvent mise en échec par cette mobilité incessante et la duplicité des tenanciers.
Les tripots sous la Révolution et l’Empire
La Révolution française n’a pas mis fin à la fureur du jeu. Les maisons de jeu du passage Raziwill furent, à l’été 1791, la cible de la presse patriote. Comme le montre l’historien Francis Freundlich, la presse y voyait des espaces symboliques du complot aristocratique. Mais dès la fin de 1791, l’ancienne distinction entre jeux de hasard et jeux de commerce fut rétablie, tolérant certaines maisons sous la surveillance de la police. Sous le Directoire, la répression s’intensifia, mais elle butait toujours sur la même difficulté : prouver le délit.
Le XIXe siècle : Montmartre et les tripots populaires
Ce que les données disent de la clientèle des casinos
Au XIXe siècle, les tripots se démocratisèrent et essaimèrent dans les quartiers populaires. Montmartre, alors village hors les murs, devint un haut lieu du jeu clandestin. Des cafés du faubourg vivaient d’une clientèle composée de joueurs peu scrupuleux, comme le décrit Maxime Du Camp dans son Paris. Ces établissements attiraient une foule de petits escrocs, de filous et de joueurs professionnels. Le jeu de biribi, sorte de roulette, y faisait fureur. La figure de l’escroc, popularisée par Daumier avec son Robert-Macaire, était omniprésente. Les observateurs de l’époque, comme l’ancien bagnard devenu chef de la Sûreté Eugène-François Vidocq, estimaient que ces tripots prélevaient une véritable « taxe » sur la bourse des Parisiens, sans qu’il soit possible d’en évaluer précisément le montant.
L’entre-deux-guerres et la Libération
L’entre-deux-guerres vit l’apogée des cercles de jeu parisiens, souvent liés à la pègre et au monde politique. Après la Libération, le gouvernement français autorisa les cercles de jeux à Paris en 1947. Une rumeur persistante, rapportée par plusieurs enquêtes journalistiques, veut que cette décision ait été en partie motivée par la volonté de remercier des familles corses engagées dans la Résistance. Les archives officielles ne permettent pas de confirmer cette thèse, mais il est établi que des figures comme Marcel Francisci, corse, gaulliste et ancien résistant, ont fait fortune dans ce secteur. Ces établissements perpétuèrent la tradition du jeu clandestin dans un cadre plus officiel, mais tout aussi trouble. Les professionnels de l’louer des tables de casino avec croupiers proposent aujourd’hui des formules qui restituent les codes du jeu dans un cadre festif. Pourtant, ces animations rappellent, en les édulcorant, les nuits enfiévrées des tripots d’antan.
Conclusion
Une anxiété de statut qui transcende les classes
Des académies illicites du XVIIIe siècle aux cercles de jeu de l’après-guerre, les tripots de Paris racontent une histoire de la transgression et du désir. Ils furent le reflet d’une société qui condamnait le jeu en public mais s’y adonnait en privé.
Le jeu d’argent comporte des risques. Jouer doit rester un divertissement. En cas de problème, contactez Joueurs Info Service au 09 74 75 13 13 (appel non surtaxé).
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