
John Montagu, 4e comte de Sandwich, par Thomas Gainsborough. Domaine public, via Wikimedia Commons.
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C’est l’une de ces histoires que l’on répète sans jamais la vérifier. En 1762, John Montagu, quatrième comte de Sandwich, aurait passé vingt-quatre heures d’affilée à une table de jeu. Pour ne pas interrompre sa partie, il aurait demandé à son valet de lui apporter du bœuf froid entre deux tranches de pain. Un geste pratique. Un nom passé à la postérité. Le sandwich était né.
L’anecdote est séduisante. Elle dit tout d’un aristocrate oisif, prisonnier de son addiction, qui aurait laissé son nom à l’un des aliments les plus consommés au monde. Mais les historiens en doutent depuis longtemps. Et si la légende n’était qu’une rumeur, répandue par des ennemis politiques pour salir la réputation d’un ministre surmené ?
La légende : une partie de cartes de vingt-quatre heures
La version la plus populaire du mythe est racontée par le voyageur français Pierre-Jean Grosley dans son Tour to London de 1772. Il y écrit : « Ce ministre d’État passa vingt-quatre heures à une table de jeu publique. Si absorbé par le jeu qu’il n’eut d’autre subsistance qu’un morceau de bœuf entre deux tranches de pain grillé, qu’il mangea sans jamais quitter la partie ». Le récit est précis, vivant, et il a fait florès. Il est repris par l’historien Edward Gibbon, qui note dans son journal en 1762 : « Vingt ou trente, peut-être, des premiers hommes du royaume, en matière de mode et de fortune, soupant à petites tables couvertes d’une serviette, au milieu d’un café, sur un morceau de viande froide ou un sandwich ». La légende est en marche. En 1765, le dictionnaire A New English Dictionary définit le mot comme un « mets associé aux noctambules et joueurs », ancrant définitivement l’image d’un aristocrate accro au jeu.
La légende : une partie de cartes de vingt-quatre heures
La réalité historique : un mythe politique
Mais les historiens ont passé l’histoire au crible. Aucun document d’époque ne confirme la scène. Le journal personnel de Lord Sandwich, conservé dans ses archives, n’en fait aucune mention. L’historien Nicholas Rodger, Fellow d’All Souls à Oxford et auteur de la biographie de référence The Insatiable Earl, est formel : « Il n’existe aucune preuve à l’appui de cette rumeur, et elle ne semble pas très probable, d’autant qu’elle fait référence à 1765, alors que Sandwich était ministre du Cabinet et très occupé ».
Pourquoi cette rumeur a-t-elle persisté ? Parce qu’elle servait des intérêts politiques. En 1765, Lord Sandwich est Premier Lord de l’Amirauté, responsable de la Royal Navy en pleine guerre d’indépendance américaine. Il est également secrétaire d’État pour le département du Nord. Il a des ennemis. La rumeur de son addiction au jeu, colportée par Grosley, est une arme politique. Comme le résume la comtesse de Sandwich actuelle, Julie Montagu, dans une interview au Daily Mail (20 janvier 2026) : « La rumeur a toujours été que Sandwich était un grand joueur. Je veux rétablir la vérité – la version de notre famille est la bonne ». Selon elle, le comte ne jouait pas : il travaillait.
Le jeu au XVIIIe siècle : une passion partagée
Le jeu au XVIIIe siècle : une passion partagée
Que Lord Sandwich ait ou non inventé le sandwich à une table de jeu, une chose est certaine : le jeu était partout dans l’Angleterre du XVIIIe siècle. Les cartes, les dés et les paris occupaient « des personnes de tous rangs et de tous âges – savants ou ignorants, hommes ou femmes ». Le whist, le cribbage, le baccara et le faro étaient des jeux de société omniprésents, y compris dans les plus hautes sphères de l’aristocratie.
Lord Sandwich, comme beaucoup de ses pairs, fréquentait les maisons de jeu. Son biographe, Nicholas Rodger, admet qu’il « jouait autant que n’importe quel autre lord du XVIIIe siècle ». Mais cela ne fait pas de lui un joueur compulsif au point d’en oublier de manger.
Le vrai génie de Lord Sandwich : la praticité
Alors, si ce n’est pas aux cartes, où Lord Sandwich a-t-il inventé le sandwich ? La thèse la plus plausible est celle du bureau. Le comte était un homme surchargé. Il supervisait la Royal Navy, gérait des affaires d’État, et passait de longues heures à son bureau. Le sandwich répondait à ce besoin : du bœuf salé entre deux tranches de pain, que l’on peut tenir d’une main tout en lisant des documents. La praticité, et non le jeu, est à l’origine de l’invention.
Le vrai génie de Lord Sandwich : la praticité
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Conclusion : un mythe tenace, une vérité oubliée
Le sandwich n’est probablement pas né d’une partie de cartes. Il est né d’une rumeur politique, colportée par un voyageur français, reprise par des encyclopédistes, et devenue vérité par l’usure du temps. Mais cette légende, même fausse, dit quelque chose de vrai : elle raconte le XVIIIe siècle, ses passions pour le jeu, ses luttes de pouvoir et ses inventions pratiques.
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