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Si la Première Guerre mondiale avait introduit le poker en Europe via les soldats américains, la Seconde allait accomplir quelque chose de plus profond : transformer le jeu en un élément constitutif de la culture militaire américaine, diffusé sur tous les fronts simultanément, de l’Afrique du Nord au Pacifique Sud. Jamais dans l’histoire un jeu de cartes n’avait été aussi délibérément utilisé comme outil de cohésion, de propagande et — dans certains cas — d’espionnage.
Trente millions de jeux de cartes : l’arme secrète du Pentagone
Les soldats américains ont véritablement saturé tous les fronts avec leurs cartes et leurs jetons, que ce soit en Europe de l’Ouest, en Afrique du Nord ou en Asie. Mais les cartes distribuées par le Pentagone n’étaient pas de simples jeux ordinaires.
Plus de 30 millions de paquets ont été distribués aux troupes. Les rois étaient remplacés par Roosevelt, Churchill, Staline et de Gaulle, tandis qu’Hitler se retrouvait sur le joker avec une bombe qui lui tombait sur la tête. La dimension propagandiste était assumée et maximale.
Certains jeux allaient encore plus loin. Des cartes spéciales, conçues en collaboration avec les services de renseignement, dissimulaient des schémas d’évasion pour les prisonniers de guerre ou des informations sur le positionnement des forces adverses — révélées uniquement quand les cartes étaient humidifiées. Un soldat capturé pouvait porter sur lui, sans le savoir ou en le sachant, une carte qui lui permettrait peut-être de rentrer chez lui.
Richard Nixon, joueur de poker et futur président
Parmi les millions de soldats américains qui ont découvert ou perfectionné leur poker pendant la guerre, un nom ressort avec une ironie particulière : Richard Nixon. Ce jeune quaker de Californie, issu d’une famille pour qui les jeux d’argent constituaient « une cause d’anathème », se retrouve dans le Pacifique Sud et découvre le poker.
La révélation est totale. Ses camarades le qualifient rapidement de meilleur joueur qu’ils aient jamais rencontré — capable, disent-ils, de « bluffer un capitaine avec une paire de deux ». La discipline du quaker, sa capacité à masquer ses émotions, sa patience froide : toutes ces qualités, initialement forgées par sa religion, se révèlent des atouts redoutables à la table de poker.
Nixon économise méthodiquement ses gains. Quand il rentre aux États-Unis en 1946, il a mis de côté 10 000 dollars — une somme considérable pour l’époque. Cet argent finance sa première campagne électorale au Congrès, qu’il remporte. Sans le poker du Pacifique, la carrière politique de Nixon aurait peut-être pris une tout autre trajectoire.
La Maison-Blanche, quartier général du poker américain
Pendant que Nixon gagnait ses premiers dollars politiques dans le Pacifique, Franklin Roosevelt tenait table ouverte à la Maison-Blanche. Le président organisait des parties plusieurs fois par semaine, après le dîner, avec ses plus proches conseillers et collaborateurs.
Ces parties étaient à petites mises — Roosevelt n’était pas un flambeur. Mais l’enjeu véritable n’était pas l’argent. Pour Roosevelt, les parties de poker servaient à autre chose : observer ses conseillers sous pression, voir comment ils réagissaient à l’adversité, repérer ceux qui bluffaient trop ou pas assez, identifier les tempéraments sous les masques professionnels.
« Pour Roosevelt, l’enjeu ne résidait pas dans l’argent, mais dans les échanges et l’observation de ses opposants, qu’il auscultait avec la même minutie que ses cartes. » Cette phrase, rapportée par ses contemporains, dit beaucoup sur la façon dont le poker avait pénétré la culture politique américaine au plus haut niveau — comme un outil de lecture des hommes autant que de divertissement.
Le poker comme ciment de la cohésion militaire
Au-delà des anecdotes célèbres, le rôle du poker pendant la Seconde Guerre mondiale est d’abord celui d’un liant social. Des millions de jeunes hommes arrachés à leur vie ordinaire, envoyés dans des pays qu’ils ne connaissent pas, confrontés à des semaines ou des mois d’attente entre les combats : le poker occupe ce temps, crée des liens, construit une culture partagée entre soldats de tous horizons.
Un ouvrier de Detroit et un fermier du Kansas, qui n’auraient peut-être jamais eu l’occasion de se parler dans la vie civile, se retrouvent à partager les mêmes règles, les mêmes rituels, les mêmes expressions autour d’une table de poker improvisée sur une caisse de munitions. Le jeu transcende les différences sociales et géographiques — exactement comme il l’avait fait, quatre-vingts ans plus tôt, autour des feux de camp de la guerre de Sécession.
Un héritage qui dure
Quand les soldats américains rentrent chez eux après 1945, ils rapportent avec eux des habitudes de jeu solidement ancrées. Le poker de l’après-guerre n’est plus seulement pratiqué dans les casinos et les salles spécialisées — il entre dans les garages, les sous-sols, les soirées entre amis. Il devient un jeu familier, presque domestique, pour une génération entière d’Américains.
Cette démocratisation de l’après-guerre prépare le terrain pour les décennies suivantes : la professionnalisation des WSOP dans les années 1970, l’explosion télévisuelle des années 1990, le boom Internet des années 2000. Chaque étape s’appuie sur la précédente. Et quelque part au début de cette chaîne, il y a trente millions de paquets de cartes distribués par le Pentagone, et un jeune quaker de Californie qui bluffait des capitaines dans le Pacifique Sud.
L’atmosphère qui se dégage de ces récits, certaines entreprises cherchent à la recréer : soirée casino clé en main pour entreprise, avec tables et croupiers professionnels disponibles en Île-de-France.
📅 Repères chronologiques
« The USS Augusta poker game was the most enjoyable part of the whole trip. »
— Harry S. Truman, Évoquant la traversée vers la conférence de Potsdam en juillet 1945, lors de laquelle il joua au poker avec des membres de son équipage et de sa délégation

Harry S. Truman, joueur de poker passionné, lors d’une partie de cartes, photographie d’époque. — Source : Wikimedia Commons — Domaine public