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Pendant trente ans, le boss de la famille Genovese a déambulé en pyjama dans Greenwich Village en marmonnant des incohérences. Pendant trente ans, ça a fonctionné.
Manhattan, mai 1990. Dans la salle d’audience du tribunal fédéral, un vieil homme en robe de chambre élimée traîne les pieds en marmonnant des mots sans suite. Les psychiatres échangent des regards compatissants. Les juges s’interrogent sur sa capacité mentale à subir un procès.
Pendant ce temps, Vincent « Chin » Gigante dirigeait l’une des organisations criminelles les plus puissantes des États-Unis. Trois cents membres actifs. Plus de cent millions de dollars de revenus annuels. Des rackets s’étendant de New York à la Floride, des docks de Manhattan aux casinos clandestins du New Jersey.
Personne ne peut juger un fou. Gigante l’avait compris avant tout le monde.
Du ring à la pègre
Il naît en 1928 à Greenwich Village, dans une famille d’immigrés italiens. Sa carrière commence proprement : boxeur professionnel entre 1944 et 1947, 25 combats, 21 victoires dont deux au Madison Square Garden. Mais la boxe new-yorkaise des années 1940 est largement tenue par la pègre. Son manager Thomas Eboli est associé de Vito Genovese. La rencontre avec Genovese fait le reste.
À 25 ans, Gigante a déjà été arrêté sept fois — vol de voiture, incendie volontaire, recel, paris illégaux. En 1957, Genovese lui confie sa première mission d’envergure : assassiner Frank Costello, boss rival. Le 2 mai, Gigante attend Costello dans le hall de son immeuble de Central Park West. Il tire à bout portant en criant « C’est pour vous, Frank ! » La balle effleure le cuir chevelu. Costello survit.
Raté. Et pourtant — Costello comprend le message. Il démissionne. Vito Genovese prend le pouvoir. L’échec technique de Gigante se transforme en succès stratégique.
La découverte d’une faille
En 1969, une accusation de corruption l’amène à subir une première évaluation psychiatrique. Les experts concluent : esprit « infantile et primitif », personnalité « psychotique », tendances « schizophrènes ». Pour un homme ayant mené une carrière criminelle sophistiquée pendant vingt ans, le diagnostic est manifestement absurde.
Gigante ne proteste pas. Il prend note.
Le système judiciaire américain repose sur un principe simple : on ne peut juger quelqu’un déclaré mentalement incompétent. Si la simulation tenait, il devenait intouchable. Il décide de la tenir.
Trente ans de performance
La mise en scène est méticuleuse. Robe de chambre râpée, pantoufles, marmonnements incohérents — il déambule quotidiennement dans les rues de Greenwich Village, conversant avec des parcomètres, urinant en public. Les habitants le surnomment « le fou du village ». Chaque apparition publique devient une répétition.
À l’intérieur de la famille Genovese, les règles sont strictes. Son nom ne doit jamais être prononcé — les membres pointent leur menton ou tracent la lettre « C » dans l’air. Les communications se font par chuchotements et sifflements codés. Anthony « Fat Tony » Salerno joue le rôle de boss visible, de façade respectable, pendant que Gigante dirige dans l’ombre.
Entre 1969 et 1997, il s’hospitalise volontairement à 22 reprises dans diverses institutions psychiatriques. Chaque séjour crée des archives médicales. Sa femme Olympia témoigne de son « état dégradé » — un homme incapable de s’habiller seul ou de tenir une conversation. La simulation individuelle est devenue une entreprise familiale.
Pendant ce temps, John Gotti cultivait sa célébrité médiatique et fut condamné en 1992 — il mourut en prison dix ans plus tard. « Fat Tony » Salerno prit 100 ans de prison lors du procès de la Commission en 1986. Gigante, lui, continuait de marmotter.
Les premières fissures
En 1986, Vincent « Fish » Cafaro, lieutenant proche de Gigante, est arrêté. Il coopère. Ses révélations de 1988 exposent tout : Gigante est parfaitement lucide, dirige effectivement la famille depuis des décennies, utilise Salerno comme écran, communique par codes sophistiqués. D’autres témoignages suivent. Des enregistrements secrets capturent des conversations où il apparaît parfaitement cohérent.
En 1990, les autorités fédérales l’inculpent pour racket, meurtre et conspiration. Il se présente au tribunal en pyjama. Il continue de marmotter.
Le système judiciaire se retrouve face à un dilemme inédit : comment condamner un homme manifestement coupable mais officiellement incapable de comprendre les charges pesant contre lui ?
La chute
L’affaire Gigante transforme la psychiatrie légale américaine. De nouveaux tests sont développés pour détecter la simulation — le Test of Memory Malingering, le Miller-Forensic Assessment of Symptoms Test, le « coin-in-the-hand test ». Les protocoles d’évaluation sont renforcés, les expertises multipliées, la surveillance comportementale intensifiée.
En août 1996, après six années de procédures et d’expertises contradictoires, le juge Jack Weinstein le déclare mentalement compétent. En 1997, il est condamné à douze ans de prison pour racket et conspiration de meurtre.
L’acte final survient en avril 2003. Gigante, 75 ans, visiblement affaibli, plaide calmement coupable d’obstruction de justice. La procureure prononce les mots qui closent officiellement trente ans de mascarade : « The jig is up. Vincent Gigante était un simulateur rusé, et ceux d’entre nous dans l’application de la loi l’ont toujours su. »
Il meurt en prison le 19 décembre 2005. L’ironie ultime : après avoir simulé la folie si longtemps pour éviter la prison, il y avait sombré dans une véritable détérioration mentale. Le simulateur était devenu, au final, ce qu’il avait prétendu être.
Questions fréquentes
Pourquoi Gigante criait-il « C'est pour vous, Frank ! » en ratant son tir sur Costello ?
Cette tentative d'assassinat ratée en 1957 fut paradoxalement un succès. Bien que la balle n'ait qu'effleuré le cuir chevelu de Costello, le message était clair : Costello démissionna et Vito Genovese prit le pouvoir, lançant la carrière de Gigante au sommet de la pègre.
Comment communiquait-on avec un boss mafieux qu'on n'avait pas le droit de nommer ?
Au sein de la famille Genovese, prononcer le nom de Gigante était strictement interdit. Les membres pointaient leur menton (d'où son surnom « Chin ») ou traçaient la lettre « C » dans l'air, communiquant par chuchotements et sifflements codés pour éviter toute surveillance.
Gigante était-il vraiment fou ou simplement meilleur acteur que ses rivaux ?
Pendant trente ans, il a déambulé en pyjama dans Greenwich Village en parlant aux parcomètres, tout en dirigeant une organisation générant cent millions de dollars annuels. L'expertise psychiatrique de 1969 lui a révélé une faille juridique : on ne peut juger un fou, alors il a joué ce rôle à la perfection.
Pourquoi Gigante a-t-il survécu là où John Gotti et Fat Tony ont échoué ?
Tandis que Gotti cultivait sa célébrité médiatique et finissait en prison en 1992, Gigante dirigeait depuis l'ombre en se cachant derrière sa prétendue folie. Fat Tony Salerno jouait le boss de façade et prit 100 ans de prison, pendant que le vrai patron continuait de marmotter dans les rues.
L’atmosphère qui se dégage de ces récits, certaines entreprises cherchent à la recréer : soirée casino clé en main pour entreprise, avec tables et croupiers professionnels disponibles en Île-de-France.
📅 Repères chronologiques

Photo d’arrestation de Vincent ‘Chin’ Gigante, chef de la famille criminelle Genovese — Source : Wikimedia Commons — Domaine public
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